“Ce que nous découvrons maintenant, de l'autre côté de Gutenberg, c'est que la perte ne vient pas seulement de la lacune mais aussi de l'excès. Pas seulement de la disparition matérielle ou mentale de l'écrit, mais de sa surabondance immaîtrisable. Pas seulement de la pénurie des images, mais de leur pullulement. C'est pourquoi il faut à présent changer la direction, changer le signe de la perte. La perte a longtemps été perçue en termes de déficit et de privation, comme une soustraction de réalité ou de savoir. Mais désormais nous devons inverser les signes et reconnaître, à côté du dommage par soustraction, un dommage par surabondance et amplification.
Nous apprenons qu’une information foisonnante et envahissante n’assure pas la présence et la visibilité de toutes les données. Nous commençons à mesurer ce qui se dissipe entre trop d’archives et trop de demandes d’attention. S’il est vrai que l’unique est fragile, il est vrai aussi que le démon est légion, le pullulement a un coût et l’excès engendre du délaissement. Entre un et beaucoup, beaucoup a pu paraître d’abord une protection ou même une garantie contre la disparition, tant qu’on voyait l’extinction d’être comme une pénurie poussée à la limite. Mais nous prenons conscience maintenant que beaucoup indéfiniment boursouflé ne garantit pas la visibilité.”
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Judith Schlanger,
Présence des œuvres perdues