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“Young revient sur les approches féministes des années 1970 et sur l'antagonisme apparemment irréconciliable sur lequel elles ont débouché : d'un côté, un idéal universaliste qui refuse de considérer que le sexe biologique de naissance puisse avoir une quelconque incidence sur les projets d'un individu et sur la façon dont il noue des relations à autrui, de l'autre, une approche différentialiste insistant sur les spécificités corporelles de leur existence et sur l'importance de la maternité pour caractériser l'expérience de la plupart des femmes. Elle évoque ensuite la proposition de Judith Butler de se débarrasser du sujet politique du féminisme, qu'il soit fondé sur une définition biologique (le sexe) ou sur une définition sociale et culturelle (le genre). En montrant que la matérialité des corps sexués est elle-même socialement construite et que le genre est une performance, Butler fait l'hypothèse qu'on s'extirperait de l'opposition paralysante entre options universaliste et différentialiste.
Mais, pour Iris Marion Young, aussi pertinent et utiles soit-elle, la pensée queer reste insuffisante quand il s'agit de comprendre l'expérience vécue ordinaire qui s'éprouve au regard de la féminité et de la masculinité hégémoniques. Elle propose donc de revenir à la phénoménologie existentialiste de Simone de Beauvoir dont le cœur théorique est le concept de *corps vécu* défini comme « l'idée unifiée d'un corps physique agissant et s'éprouvant dans un contexte socio-culturel spécifique ; c'est un corps-en-situation ». Une fois ce postulat posé, elle s'attache à déplier la dialectique beuvoirienne de la facticité et de la liberté : la relation entre l'existence concrète et matérielle de la personne et son environnement physique et social constitue sa facticité ; cependant, toute personne est dotée de la liberté ontologique de se construire elle-même dans sa relation à cette facticité. (p. 126-127)”
― Un corps à soi
Mais, pour Iris Marion Young, aussi pertinent et utiles soit-elle, la pensée queer reste insuffisante quand il s'agit de comprendre l'expérience vécue ordinaire qui s'éprouve au regard de la féminité et de la masculinité hégémoniques. Elle propose donc de revenir à la phénoménologie existentialiste de Simone de Beauvoir dont le cœur théorique est le concept de *corps vécu* défini comme « l'idée unifiée d'un corps physique agissant et s'éprouvant dans un contexte socio-culturel spécifique ; c'est un corps-en-situation ». Une fois ce postulat posé, elle s'attache à déplier la dialectique beuvoirienne de la facticité et de la liberté : la relation entre l'existence concrète et matérielle de la personne et son environnement physique et social constitue sa facticité ; cependant, toute personne est dotée de la liberté ontologique de se construire elle-même dans sa relation à cette facticité. (p. 126-127)”
― Un corps à soi
“En ce uqi concerne les femmes et les relations de domination dans lesquelles elles sont enserrées, ces structures sont de trois ordres : la division sexuelle du travail, l'hétérosexualité normative et les hiérarchies genrées de pouvoir. La première les enferme dans les activités du care, non rémunérées dans le cadre des tâches domestiques, et faiblement rétribuées dans un cadre professionnel. La deuxième stigmatise les personnes qui transgressent les normes - gay et lesbiennes -, renforçant ainsi leur invisibilité. Quant aux hiérarchies genrées de pouvoir, repérables dans tous les domaines de la vie sociale, elles reposent sur des formes de violence institutionnalisées et organisées qui confèrent à certains individus des privilèges significatifs tout en limitant considérablement les opportunités offertes à ceux (celles en l'occurrence) qui n'en bénéficient pas. Les structures de contrainte impliquent donc des relations de domination, voire d'exploitation, qui jouent au bénéfice exclusif des hommes.
Toutefois, poursuit Iris Marion Young, aussi restreints que soient les choix disponibles et aussi pesantes les entraves, chaque femme agit à sa manière propre, dans l'appropriation ou la résistance, la reconfiguration ou le rejet. Car, insiste la philosophe, les rapports de pouvoir genrés ne sont pas que subis, ils sont aussi vécus, c'est-à-dire qu'ils renvoient à une expérience éminemment subjective. « Le genre, en tant qu'il est social, est aussi vécu par le biais des corps individuels, il renvoie toujours à une réaction expérientelle et personnelle, non à un ensemble d'attributs que les individus auraient en commun .» Toute l'originalité de la démarche de Young se donne à voir dans cette ambition : tenir ensemble l'analyse de la subjectivité féminine et la compréhension des mécanismes sociaux qui entretiennent la domination masculine. (p. 129-130)”
― Un corps à soi
Toutefois, poursuit Iris Marion Young, aussi restreints que soient les choix disponibles et aussi pesantes les entraves, chaque femme agit à sa manière propre, dans l'appropriation ou la résistance, la reconfiguration ou le rejet. Car, insiste la philosophe, les rapports de pouvoir genrés ne sont pas que subis, ils sont aussi vécus, c'est-à-dire qu'ils renvoient à une expérience éminemment subjective. « Le genre, en tant qu'il est social, est aussi vécu par le biais des corps individuels, il renvoie toujours à une réaction expérientelle et personnelle, non à un ensemble d'attributs que les individus auraient en commun .» Toute l'originalité de la démarche de Young se donne à voir dans cette ambition : tenir ensemble l'analyse de la subjectivité féminine et la compréhension des mécanismes sociaux qui entretiennent la domination masculine. (p. 129-130)”
― Un corps à soi
“Que ce soit la phénoménologie expérientelle en première personne ou l'approche féministe du point de vue, dans les deux cas, il s'agit de conférer de la valeur à ce qui est traditionnellement dévalorisé : le récit de soi jusque dans ses aspects les plus intimes, les plus émotionnels, les plus incarnés. C'est en tant que sujets concrets de sexe féminin que les femmes ont entrepris de déconstruire l'ordonnancement patriarcal de la société occidentale, des sujets qui, tout en partageant une semblable condition d'aliénation, n'en vivent pas moins une immense variété de situations qu'il est vain d'ignorer. Non seulement cette pluralité des modalités vécues de la domination masculine n'est pas contradictoire avec la démarche subjective, mais elle la rend nécessaire tant il paraît impossible de restituer une situation où s'entremêlent divers facteurs d'oppression sans donner la parole aux personnes singulières qui l'éprouvent et qui sont les seules à pouvoir à la fois l'exprimer et la penser.
Toutes les femmes ne vivent pas les expériences incarnées selon les mêmes modalités, ni dans les mêmes registres, ni avec la même intensité. L'attention à la pluralité de ces situations est un des postulats du féminisme phénoménologique, elle se traduit par la valeur centrale accordée au féminin singulier et par le refus épistémologique de toute généralisation. Cette approche tend à produire une analyse circulaire qui part de l'observation de l'irréductible variabilité des phénomènes pour en dégager des logiques communes, voire invariantes, mais en s'attachant à montrer qu'elles s'actualisent toujours dans une grande diversité d'expressions. (p. 141)”
― Un corps à soi
Toutes les femmes ne vivent pas les expériences incarnées selon les mêmes modalités, ni dans les mêmes registres, ni avec la même intensité. L'attention à la pluralité de ces situations est un des postulats du féminisme phénoménologique, elle se traduit par la valeur centrale accordée au féminin singulier et par le refus épistémologique de toute généralisation. Cette approche tend à produire une analyse circulaire qui part de l'observation de l'irréductible variabilité des phénomènes pour en dégager des logiques communes, voire invariantes, mais en s'attachant à montrer qu'elles s'actualisent toujours dans une grande diversité d'expressions. (p. 141)”
― Un corps à soi
“D'un point de vue politique, le fait de se soumettre renvoie à l'impossibilité de résister à une puissance extérieure, c'est ne pas pouvoir faire autrement. Si les sujets du souverain lui obéissent, acceptant de lui remettre leurs volontés individuelles au nom de la légitimité de leurs volontés individuelles au nom de la légitimité de son autorité, les sujets du tyran lui sont soumis, cédant à la contrainte qu'il exerce sur eux par la force ou par la peur. La particularité de la situation des femmes dans l'ordre patriarcal est qu'elle combine ces deux éléments de l'obéissance consentie (en échange des gratifications matérielles qui permettent la vie de la famille) et de la soumission arrachée (par la violence de la domination masculine). Pour reprendre les mots de Manon Garcia, qui l'exprime là de la façon la plus juste, « la femme consent à sa destinée de femme soumise ». Il ne s'agit donc pas tant d'un choix que d'un non-choix : quoique sujets libres, les femmes n'ont pas choisi la liberté. (p. 106)”
― Un corps à soi
― Un corps à soi
“La mise en évidence de ce que les expériences des femmes renvoient à des logiques de domination entremêlées impose de renoncer à leur illusoire englobement dans une première personne plurielle, « nous, les femmes ». Elle révèle la diversité, la fluidité et la variabilité intrinsèques de la supposée singulière condition féminine. Du point de vue de la pensée féministe, l'approche intersectionnelle réactive la pertinence heuristique de la démarche en première personne en la découplant de son horizon universalisant. Chaque femme peut rendre compte de sa propre expérience de la domination et se voir reconnaître les particularités liées au fait que celle-ci n'est pas univoquement rapportée au genre mais renvoie toujours à d'autres critères, qu'ils soient sociaux, économiques, culturels, raciaux, sexuels, associés à l'âge ou au handicap. Les sous-ensembles qu'il est possible de délimiter à partir des nœuds oppressifs formés par l'entrecroisement de tels et tels facteurs d'oppression s'avèrent si divers et fluctuants qu'il devient impossible de définir un quelconque sujet politique du féminisme.
Il n'y a ainsi pas plus de « nous, les femmes » que de « nous, les femmes blanches », que de « nous, les femmes noires », que de « nous, les lesbiennes », que de « nous, les femmes handicapées », que de « nous, les femmes trans ». Il n'y a que des groupes aux contours mouvants, susceptibles de se retrouver autour d'un même objectif politique un jour, pour former une coalition différente un autre jour. Si le fil rouge de l'oppression patriarcale relie ces entités fluides, celles-ci ne peuvent penser et encore moins mettre en œuvre la libération *des* femmes. Le féminisme se débarrasse ainsi de l’obsession identitaire et du monisme des origines pour se faire pluriel tant du point de vue du sujet politique, intrinsèquement multiple, que du point de vue de ses objets, qui relèvent de tous les champs sociaux. (p. 139-140)”
― Un corps à soi
Il n'y a ainsi pas plus de « nous, les femmes » que de « nous, les femmes blanches », que de « nous, les femmes noires », que de « nous, les lesbiennes », que de « nous, les femmes handicapées », que de « nous, les femmes trans ». Il n'y a que des groupes aux contours mouvants, susceptibles de se retrouver autour d'un même objectif politique un jour, pour former une coalition différente un autre jour. Si le fil rouge de l'oppression patriarcale relie ces entités fluides, celles-ci ne peuvent penser et encore moins mettre en œuvre la libération *des* femmes. Le féminisme se débarrasse ainsi de l’obsession identitaire et du monisme des origines pour se faire pluriel tant du point de vue du sujet politique, intrinsèquement multiple, que du point de vue de ses objets, qui relèvent de tous les champs sociaux. (p. 139-140)”
― Un corps à soi
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