L'imaginaire des langues Quotes
L'imaginaire des langues: Entretiens avec Lise Gauvin
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Édouard Glissant10 ratings, 3.90 average rating, 1 review
L'imaginaire des langues Quotes
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“L. G. - D'où le rôle de l'écrivain ...
É. Glissant - Et d'où le rôle du poète qui va chercher non pas des résultantes prévisibles mais des imaginaires ouverts pour toutes sortes d'avenirs de la créolisation. Le poète n'a pas peur de l'imprédictible.
L. G. - Que signifie pour vous « subvertir la langue » ?
É. G. - La subversion vient de la créolisation (ici, linguistique) et non des créolismes. Ce que les gens retiennent de la créolisation, c'est le créolisme, c'est-à-dire: introduire dans la langue française des mots créoles, fabriquer des mots français nouveaux à partir de mots créoles. Je trouve que c'est le côté exotique de la question. C'est le reproche que je fais aussi à certains écrivains québécois. La créolisation pour moi n'est pas le créolisme : c'est par exemple engendrer un langage qui tisse les poétiques, peut-être opposées, des langues créoles et des langues françaises. Qu'est-ce que j'appelle une poétique? Le conteur créole se sert de procédés qui ne sont pas dans le génie de la langue française, qui vont même à l'opposé : les procédés de répétition, de redoublement, de ressassement, de mise en haleine. Les pratiques de listage que Saint-John Perse a utilisées dans sa poétique et que j'esquisse dans beaucoup de mes textes, ces listes interminables qui essaient d'épuiser le réel non pas dans une formule mais dans une accumulation, l'accumulation précisément comme procédé rhétorique, tout cela me paraît être beaucoup plus important du point de vue de la définition d'un langage nouveau, mais beaucoup moins visible. Si bien que le lecteur français peut se dire devant de tels textes: «Je n'y comprends rien », et effectivement il n'y comprend rien parce que ces poétiques-là ne lui sont pas perceptibles tandis qu'un créolisme lui est immédiatement perceptible. Il peut s'amuser, il peut dire : « Ah ! Oui, ça c'est intéressant. » Il a pris un mot, il l'a défait, et cela peut même lui paraître exotique. Mais la poétique, la structure du langage, la refonte de la structure des langages lui paraîtront purement et simplement obscures. L'accumulation de parenthèses, par exemple, ou d'incises, qui est une technIque, n'intervient pas de manière aussi décisive dans le discours français. Quand on me dit: « Pour qui écrivez-vous ? », cela me fait rire parce que je n'écris pas pour un lecteur-ci ou un lecteur-ça, j'essaie d'écrire en vue de ce moment où le lecteur ou l'auditeur - on enregistrera sans doute de plus en plus de textes - sera ouvert à toutes sortes de poétiques et pas seulement aux poétiques de sa langue à lui. Et ce jour-là viendra où il y aura une sorte de variance infinie des sensibilités linguistiques. Non pas une connaissance des langues, ça c'est autre chose. De plus en plus les traductions deviendront un art essentiel. Jusqu'ici on a trop laissé les traductions aux seuls traducteurs. Les traductions deviendront une part importante des poétiques, ce qui n'est pas le cas jusqu'ici. Et je pense à toute cette variance infinie de nuances des poétiques possibles des langues, et chacun sera de plus en plus pénétré par cela, non pas par la seule poétique et la seule économie, structure et économie de sa langue, mais par toute cette fragrance, cet éclatement des poétiques du monde. Ce sera une nouvelle sensibilité. Je crois que l'écrivain à l'heure actuelle essaie de présager cela, de le préparer et de s'y accoutumer.”
― L'imaginaire des langues: Entretiens avec Lise Gauvin
É. Glissant - Et d'où le rôle du poète qui va chercher non pas des résultantes prévisibles mais des imaginaires ouverts pour toutes sortes d'avenirs de la créolisation. Le poète n'a pas peur de l'imprédictible.
L. G. - Que signifie pour vous « subvertir la langue » ?
É. G. - La subversion vient de la créolisation (ici, linguistique) et non des créolismes. Ce que les gens retiennent de la créolisation, c'est le créolisme, c'est-à-dire: introduire dans la langue française des mots créoles, fabriquer des mots français nouveaux à partir de mots créoles. Je trouve que c'est le côté exotique de la question. C'est le reproche que je fais aussi à certains écrivains québécois. La créolisation pour moi n'est pas le créolisme : c'est par exemple engendrer un langage qui tisse les poétiques, peut-être opposées, des langues créoles et des langues françaises. Qu'est-ce que j'appelle une poétique? Le conteur créole se sert de procédés qui ne sont pas dans le génie de la langue française, qui vont même à l'opposé : les procédés de répétition, de redoublement, de ressassement, de mise en haleine. Les pratiques de listage que Saint-John Perse a utilisées dans sa poétique et que j'esquisse dans beaucoup de mes textes, ces listes interminables qui essaient d'épuiser le réel non pas dans une formule mais dans une accumulation, l'accumulation précisément comme procédé rhétorique, tout cela me paraît être beaucoup plus important du point de vue de la définition d'un langage nouveau, mais beaucoup moins visible. Si bien que le lecteur français peut se dire devant de tels textes: «Je n'y comprends rien », et effectivement il n'y comprend rien parce que ces poétiques-là ne lui sont pas perceptibles tandis qu'un créolisme lui est immédiatement perceptible. Il peut s'amuser, il peut dire : « Ah ! Oui, ça c'est intéressant. » Il a pris un mot, il l'a défait, et cela peut même lui paraître exotique. Mais la poétique, la structure du langage, la refonte de la structure des langages lui paraîtront purement et simplement obscures. L'accumulation de parenthèses, par exemple, ou d'incises, qui est une technIque, n'intervient pas de manière aussi décisive dans le discours français. Quand on me dit: « Pour qui écrivez-vous ? », cela me fait rire parce que je n'écris pas pour un lecteur-ci ou un lecteur-ça, j'essaie d'écrire en vue de ce moment où le lecteur ou l'auditeur - on enregistrera sans doute de plus en plus de textes - sera ouvert à toutes sortes de poétiques et pas seulement aux poétiques de sa langue à lui. Et ce jour-là viendra où il y aura une sorte de variance infinie des sensibilités linguistiques. Non pas une connaissance des langues, ça c'est autre chose. De plus en plus les traductions deviendront un art essentiel. Jusqu'ici on a trop laissé les traductions aux seuls traducteurs. Les traductions deviendront une part importante des poétiques, ce qui n'est pas le cas jusqu'ici. Et je pense à toute cette variance infinie de nuances des poétiques possibles des langues, et chacun sera de plus en plus pénétré par cela, non pas par la seule poétique et la seule économie, structure et économie de sa langue, mais par toute cette fragrance, cet éclatement des poétiques du monde. Ce sera une nouvelle sensibilité. Je crois que l'écrivain à l'heure actuelle essaie de présager cela, de le préparer et de s'y accoutumer.”
― L'imaginaire des langues: Entretiens avec Lise Gauvin
