Uliţa copilăriei; În casa bunicilor Quotes

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Uliţa copilăriei; În casa bunicilor Uliţa copilăriei; În casa bunicilor by Ionel Teodoreanu
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“[Dans la traduction de Mario Roques (in Âmes en peine, 1946), extraits de
La rue de l’enfance] :

IV. (1/3)
Les vêtements de petit garçon furent sa première armure ; un képi de papier, sa première couronne ; un bâton, son premier sceptre ; et l’expulsion du dindon, sa première victoire.
Il devint ainsi le Prince du jardin : le jardin était à lui. Et tous lui étaient soumis, car les crocs du mâtin qui l’accompagnait, obéissant, étaient une loi puissante et redoutée.
De même que tous les Princes, il a voulu franchir les frontières qui entouraient son domaine. Ainsi, il a atteint la porte. La rue qui veillait sur le seuil l’a empêché de le passer. S’il était trop grand pour se contenter du jardin, il était encore trop petit pour se hasarder dans la rue. Prêt à pleurer, il s’est assis sur le seuil. Inconsciemment ses mains ont ramassé des cailloux par terre et il s’est amusé à les répandre, à les frapper l’un contre l’autre, à écouter leurs propos : c’étaient les plaisanteries que lui chuchotaient les lèvres de la rue. Et il a oublié de pleurer, et il a ri, et il a joué des jours et des jours avec la bonne de vieille rue. C’était son ami préféré. Elle faisait des balles magiques qu’il avait à peine le temps de regarder qu’elles se mettaient à sauter : des moineaux. Elle lâchait dans l’air de minuscules cerfs-volants, de toutes sortes de couleurs qui n’avaient pas besoin de vent pour voler, ni de fil pour se diriger : des papillons.
Elle lui donnait des chapelets d’or en spirale qui s’enfilaient tout seuls : des escargots.
Au moyen de mains invisibles, elle faisait jouer des ombres à travers l’air comme sur un mur : des corneilles. Elle lui peignait à la craie sur les toits des maisons des villages de poupées : des pigeons.
Pour Noël, elle lui amenait du ciel à la porte de la maison le généreux Père Noël.
Pour Pâques, elle lui chantait d’une voix plaintive, une voix de cloche, le conte chrétien de la messe, avec le doux Prince charmant Jésus et avec le Seigneur.
… Dans ses yeux d’eau, l’enfant vit le ciel : son jouet de demain.”
Ionel Teodoreanu, Uliţa copilăriei; În casa bunicilor
“[Dans la traduction de Mario Roques (in Âmes en peine, 1946), La rue de l’enfance] :

III.

La vie, curieuse comme un enfant en face de la porte qui cache l’arbre de Noël, montait en lui : il grandissait. Il pouvait déplacer une chaise, ramassant toute sa force dans ses bras : c’était le premier élan.
Il pouvait, monté sur une chaise, tremper son doigt dans le pot de confiture posé sur la table, pour le tendre ensuite à sa mère après l’avoir sucé : c’était la première générosité.
Il pouvait marcher seul sur la terrasse : c’était le premier voyage.
Bientôt il trotta péniblement dans le jardin ; la rue le regardait, attendrie, lui faisant signe par-dessous la porte : elle l’appelait à elle. Il ne pouvait s’aventurer jusque-là. La colère du dindon l’effrayait comme une tempête. Dès que le dindon s’assombrissait dans ses plumes, il fuyait sur la terrasse.
Il portait une petite robe alors, et on l’appelait Poulet.”
Ionel Teodoreanu, Uliţa copilăriei; În casa bunicilor
“Dans la traduction de Mario Roques (in Âmes en peine, 1946), La rue de l’enfance :

II.
Quand est venu au monde mon plus jeune frère, la rue l’attendait à la porte. Il ne savait pas : il était si petit !
Sa demeure, alors, était un berceau blanc ; les mains de sa mère étaient la seule rue par laquelle il pouvait passer ; les yeux de sa mère, les seules fenêtres par lesquelles il pouvait voir. Alors, il savait seulement pousser des cris, et on l’appelait le Prince qui piaille.
Bien du temps à passer avant qu’il ne commence à marcher à quatre pattes dans le moelleux domaine du tapis.
Là, il a vagabondé en liberté, en compagnie d’un agnelet de bois à roulettes, au corps dodu et sombre comme un raisin de laine. Il le conduisait à travers les prairies de tissu, mais on aurait dit que le berger c’était plutôt le petit agneau, car il ne faisait que regarder, tandis que l’enfant semblait brouter le tapis, en mâchonnant.
Là, il s’est égaré à travers la forêt de pieds de chaise et de tables, repaire des ours, des loups, des tigres et d’autres animaux sauvages de peluche ou de carton.
Là, il a aperçu les premiers oiseaux et il a entendu les premiers gazouillements. C’était les mouches et leur bourdonnement.
Là, il a peiné en vain pour passer les collines de tabourets, sous lesquels le chat se taillait un tunnel. Combien de fois la queue du matou, telle une fumée blanche, n’a-t-elle pas provoqué sa colère d’enfant !
Là, ses yeux se sont émerveillés à regarder dans l’âtre la forêt d’or des flammes qui peu à peu s’apaise, se transforme en automne cuivré et se répand en grenades couleur de rubis pour mourir sous la cendre.”
Ionel Teodoreanu, Uliţa copilăriei; În casa bunicilor
“La rue de l’enfance
I.
C’est une rue humble et ignorée, en bordure de la ville.
Elle ne caresse pas l’œil avec des méandres de rivières parées de verdure ni ne séduit le pas avec un pavé sonore. Elle est étroite et nue, elle n’est que terre et pierres.
Les autres rues se précipitent, pressées les unes contre les autres, coude à coude, pour atteindre le plus vite possible la grande rue, au ventre en forme de place, à laquelle elles amènent le vacarme amassé sur leurs dalles de pierre.
Elle, elle est solitaire. Elle a recueilli pieusement le silence dont ne veulent pas les autres rues, elle s’est écartée d’elles. Elle désirait peut-être sortir de la ville, se diriger vers la montagne, être là-bas un sentier parmi les sapins. Mais ses forces l’ont abandonné à la lisière de la ville et elle s’est allongée à la hauteur de l’église et des quelques maisons tranquilles à côté de la demeure de nos grands-parents et de la nôtre. Elle y est restée.
Jadis, sur ces parages, régnait un village laborieux. Alors les rues d’aujourd’hui n’étaient que des terres, des sillons qui vivaient fraternellement et se couvraient de moissons. Dans ce village se trouve l’origine de la ville ; dans ces sillons, l’origine des rues, origines oubliées et méprisées.
Maintenant, les rues éloignées de la terre sont comme des ennemies ; elles se querellent entre elles quand cesse le bruit des charrettes et des voitures et se harcèlent, s’arrachant l’une à l’autre des poignées de poussière grise.
Ma rue est paisible, silencieuse. Elle est rarement troublée par l’irruption des gens de la ville. Des chars à bœufs la parcourent, venant de la campagne. Leur cheminement tranquille est comme une prière tombée de ses lèvres et la poussière qui les accompagne est comme un doux sourire.
Les rues principales de la ville ont leurs serviteurs : des balayeurs qui les peignent, des arroseurs qui les lavent, des ouvriers qui les fardent de goudron et d’asphalte.
Elle, elle, se sert elle-même. Elle se verse de l’eau de pluie dans ses rigoles. Les moineaux lui font une chevelure. Et son visage est naturel.
Fières de leur nom, les autres rues ont contraint les portes des maisons à l’apprendre et à le prononcer constamment. Et les portes aux bouches de fer ou de bois l’ont à tout instant sur les lèvres.
Elle, elle a à peine murmuré son nom à notre maison, à notre maison seulement. Mais les pluies l’ont effacé ; la porte l’a oublié ; et aussi l’a oublié.
C’est une rue humble et ignorée en bordure de la ville.

(traduit du roumain par Mario Roques)”
Ionel Teodoreanu, Uliţa copilăriei; În casa bunicilor