Les Fourmis est un recueil de nouvelles de jeunesse de Vian, publié en 1949, soit après L'Ecume Des Jours ou J'irai Cracher Sur Vos Tombes.
Comme Le Loup-Garou, autre recueil de nouvelles du bonhomme lu par mes yeux un peu plus tôt cette année, j'ai beaucoup apprécié ces Fourmis:)
On y trouve une fois de plus tout ce qui fait que Vian est Vian. Et c'est là la force, mais aussi la petite faiblesse du recueil: il y apparaît que tout Vian était déjà posé dès sa jeunesse et qu'il n'a donc pas "évolué", ou changé radicalement durant sa courte "carrière" littéraire...C'est grave ? Non, pas pour moi, mais ça mérite d'être souligné je crois:)
Ce qui transparaît ici de façon évidente, et qui ancre de fait ces récits dans leur époque, à savoir le milieu des années 40, c'est une certaine angoisse face à la guerre et à la mort... ou en tout cas, la volonté de tourner en ridicule cette entreprise de boucherie à l'échelle mondiale qu'est la première, et de comprendre un tant soit peu l'absurdité de la seconde.
C'est dans la nouvelle qui donne son titre au recueil que cela saute aux yeux, mais aussi un peu dans Blues Pour Un Chat Noir, cette dernière étant la nouvelle la plus fantaisiste et pour moi l'une des plus réussies du recueil:)
Une autre chose marquante à la lecture de ces nouvelles, c'est l'obsession du jeune Vian pour le corps, le corps blessé, malade, en proie aux dérèglements: en ce sens, la nouvelle intitulée L'Ecrevisse, est exemplaire. Il y a là, entre autres choses, une description courte mais néanmoins détaillée d'une sorte de maladie mentale et/ou physique, on ne sait plus très bien, c'est très étrange et ça met bien mal à l'aise...:)
Le corps martyrisé est aussi au cœur de la nouvelle Le Voyage à Khonostrov, dans laquelle un groupe de voyageurs qui s'ennuient dans un train va se livrer à un jeu cruel sur l'un des leurs...on peut aussi faire de cette nouvelle une lecture dirons-nous... "politique" et morale:)
Car dans ces histoires courtes, comme toujours chez Vian, on croise des personnages qui font preuve de cruauté et de violence envers leurs semblables, le tout étant décrit comme si c'était banal, ou en tout cas comme si une telle débauche de méchanceté, mais aussi une certaine concupiscence, parfois gratuite pour l'une et dangereuse pour l'autre, n'étonnait déjà plus le jeune auteur qu'était Vian à l'époque...C'est un ensemble de nouvelles très pessimistes à cet égard malgré des passages très beaux et franchement poétiques.
Le goût de l'invention langagière est bien sûr déjà en place, ça fait mouche pratiquement à chaque fois pour moi, c'est inventif, fou, souvent drôle, bien que sombre et grinçant.
On rencontre tout en vrac un chat qui parle et qui boit du whisky, un homme servile qui pêche des timbres dans une mare aux timbres pour un patron odieux, un homme obsédé par une pendule, un plombier qui travaille sans produire d'effet, des flics qui tuent pour le plaisir depuis un trou creusé dans la chaussée, un Major (à œil de verre) polisson et qui "vole" la femme promise à un autre...un figurant qui voie l'envers scabreux du monde du cinéma...
Bref, une galerie de personnages en proie au non-sens de la vie, aux passions tristes, et à la violence de leurs instincts et envies.
En filigrane de tout cela, se lit une critique au vitriol de l'armée, de la police, du monde du show-business, du patronat, de la servitude volontaire ou non, des formes de pouvoir que l'on exerce sans aucun droit sur autrui, en clair de la part sombre et absurde de l'Homme...
Mes nouvelles préférées sont la nouvelle éponyme, Les Bons Élèves, Le Voyage à Khonostrov, Les Poissons Morts, Blues Pour un Chat Noir, et Le Figurant...toutes ont quelque chose à apporter mais ce sont là mes préférées:)
Pour aller plus loin:
Lire Le Loup-Garou (1970) du même Boris Vian:)
Écouter Phenomenal Cat(1968) des Kinks, Butcher's Tale, Western Front 1914( 1968) des Zombies/ Underground(1983) de Tom Waits.