Je n’avais rien lu des polars de Willocks avant de m’attaquer à ce pavé de plus de 800 pages. Ce titre me faisait envie depuis longtemps, et il a comblé mes plus folles espérances.
C’est mirifique, épique, grandiose, sanglant, cruel, dégueulasse, violent, puant, chatoyant, apocalyptique, véhément, échevelé, passionné, trépidant, viril, sensuel, sexuel, animal, tendre, sauvage, poétique, tumultueux, puissant, cinématographique, hypnotisant, envoûtant, obsédant, émouvant.
C’est énorme.
L’introduction nous dévoile le passé de Mattias Tannhauser, et plante le décor de ce que sera le reste du récit, horreur, mort et amour.
L’auteur situe son action en 1565 à Malte, sur le point d’être attaqué par l’Empire ottoman. Les Chevaliers de l’ordre de Malte vont devoir affronter un siège historique. L’islam et la chrétienté s’apprêtent à se déchirer sur ce petit bout de terre perdue en méditerranée, mais dont la localisation stratégique risque de causer la perte.
Un contexte déjà lourd, où le fanatisme religieux tient le premier rôle. Mattias Tannhauser, saxon et turc à la fois, ancien janissaire, actuel marchand d’armes et homme à femmes, a bien roulé sa bosse. Devenu athée d’en avoir trop vu et trop fait au nom de Dieu ou d’Allah, il semble être un homme très demandé. Son expérience de l’armée ottomane en fait un allié et un conseiller de choix pour la Religion. Sollicité à la fois pour œuvrer à une cause qui lui paraît désormais étrangère, et par une comtesse française, Tannhauser va voir ses projets compromis.
Carla de La Penautier, jeune veuve d’origine maltaise, souhaite retourner à Malte afin de retrouver un fils qu’elle ne connaît pas. Accompagnée d’Amparo, jeune Espagnole étrange un peu devineresse qu’elle a prise sous son aile, Carla n’a aucun mal à convaincre Tannhauser de les escorter jusqu’à Malte et de passer outre les évacuations de rigueur.
Tannhauser et son ami Bors de Carlisle, géant anglais fidèle et belliqueux, s’engagent donc auprès de Carla et de sa protégée mystérieuse et sensuelle. Le périple commence, de nouveaux personnages tout aussi attachants ou répugnants vont faire leur entrée en scène. L’intrigue se noue subtilement, les événements se précipitent, le lecteur est submergé et envoûté.
Les armées ottomanes débarquent à Malte, la violence, la mort, l’Enfer débarque avec elles.
Les descriptions sont d’un réalisme saisissant. Ça tranche, ça décapite, ça éventre, ça vomit et ça se chie dessus, avant de pourrir et de nourrir les vers. Chez Willocks la guerre ressemble à une guerre, dans tout ce qu’elle a de plus abject et de barbare, il ne nous épargne rien. La religion en prend plein la poire, l’endoctrinement, le fanatisme, la croyance bête, tout y est, mais l’auteur a assez de délicatesse et d’intelligence pour ne pas prendre parti, à l’image de Tannhauser, qui n’agit que dans un seul but, mais jamais celui qu’on lui prête. Son regard sur les événements est celui d’un sage, d’un philosophe désabusé qui a une mission à accomplir. Mais le philosophe est aussi un homme, et le charme de ses deux protégées aura sur lui un effet des plus inattendu, dans un environnement digne des pires enfers.
L’auteur nous promène entre des scènes barbares et sanguinaires et des purs moments poésie et de tendresse, tout en développant ses personnages avec finesse et profondeur, avec une maîtrise parfaite de l’action, de l’intrigue et des rebondissements. Du très grand roman historique, des très grands personnages, et une histoire magnifique.
La Religion est le premier volume d’une trilogie, mais peut se suffire à lui-même, à moins de tomber sous le charme de l’écriture de Willocks comme je l’ai été.