Après avoir lu Les filles de Caleb, j’étais impatient de plonger dans une autre lecture d’un auteur canadien français (québécois). Ainsi, en fouillant la bibliothèque de ma défunte grand-mère décédée à 98 ans, j’y ai trouvé la première édition du roman Les enfants du sabbat d’Anne Hébert. Ce qui était assez intéressant sachant que ma grand-mère était assez chrétienne et pas le genre à lire des récits paranormaux. Ainsi cette révélation m’a fait réalisé que malgré tout, elle n’avait pas peur de lire des récits plus osés et choquants. Abordant des thèmes aussi osés que le satanisme. Car en effet, le livre est une histoire portant sur ce sujet très à la mode à l’époque depuis Le bébé de Rosemary d’Ira Levin, adapté par Roman Polanski, et L’exorciste de William Peter Blatty, adapté par William Friedkin du scénario de l’auteur. Loin d’être une copie ou d’être influencé par ces deux romans, Les enfants du sabbat est un roman prenant et intriguant, situé dans une époque historique spécifique.
Celle des années 40, pendant le débarquement de Normandie en 1944. Mais dans un couvent de la ville de Québec. Celui des Dames du Précieux-Sang. Où réside Soeur Julie de la Trinité et ses multiples comparses. Toutes témoins depuis peu d’événements paranormaux autour de leur institution. Des images terrifiantes, des événements troublants. Reliés à cette sœur Julie. Ce qui perturbe complètement l’existence de cette communauté. Et des supérieurs en charge, la possibilité d’intenter un exorcisme devient de plus en plus une évidence. Mais comment gérer cette situation?
De ce récit et son évolution, à vous de lire ce superbe roman qui, tout comme Les fous de Bassan de la même auteur, juxtapose le présent avec les événements du passé. Car événements du passé, il y en a; et ils sont reliés aux incidents troublants du couvent. Une histoire de famille et de clan assez terrifiante. Avec des images et des situations chocs qui déstabiliseront le lecteur. Rédigées dans une prose concise, mais efficace.
Le tout à l’indicatif présent. Très pratique puisque nous plongeons directement dans le drame. Subissons en même temps que les personnages ces scènes de cauchemar qui hantent le couvent et la vie de Sœur Julie de la Trinité. Et dans sa rédaction, Anne Hébert nous les présente avec une force incroyable. Avec des mots et des phrases qui nous donnent la chair de poule. Notamment une vision qu’un des hauts curés en visite au couvent perçoit dans son lit. Une situation narrée avec une telle efficacité que le suspens nous cloue au bec. Et cela est une des belles forces d’Anne Hébert. L’art de raconter avec des mots bien choisis et des phrases brèves des moments terrifiants.
Des moments liés à l’enfance, à la religion et à la foi. Mais aussi aux liens fraternels qui unissent des individus au-delà des distances, dans un climat de guerre et de chaos. Mais contrairement à d’autres collègues canadiens français, Anne Hébert n’essaie pas de mêler dans ce récit, ni dans d’autres qu’elle a écrit, des discours séparatistes ou indépendantistes comme cela se faisait beaucoup à l’époque. Loin de vouloir faire de la politique dans son livre, l’auteur nous présente une histoire de paranormal situé dans un contexte religieux canadien. Employant comme référence des livres liés à cette culture de sorcellerie et de magie noire. Démontrant qu’elle a fait ses recherches sur le sujet. Tout comme celui des églises et du couvent.
En effet, chaque page et chaque image du récit recèle un superbe parallèle entre ces univers du pieux et de l’impie. Avec une imagerie et un style narratif qui plaira beaucoup aux amateurs de récits surnaturels et de films d’horreur. D’ailleurs, je me souviens avoir lu sur Internet qu’une édition anglophone a été offerte à tirage limitée au Canada et les commentaires furent très positifs. Ce qui démontre comment le roman mérite d’être traduit et offert en plusieurs langues internationales. Car en effet, l’universalité des thèmes et des images du récit restent accessibles et compréhensibles pour tous les lecteurs du monde entier. Ainsi que pour celui du cinéma.
D’ailleurs, sachant que l’auteur Anne Hébert a aussi adapté certains de ses livres, il est dommage qu’elle n’a jamais pu scénariser cette histoire et qu’un réalisateur n’ait pas tourné un film avec son scénario. Surtout qu’à l’époque des années 70, la culture du film d’horreur, les techniques de caméra bruts de l’époque et l’art de choquer avec aisance les spectateurs, chose moins présente dans la période “politiquement correct” d’aujourd’hui, auraient été idéals pour produire un tel film.
Bref, l’imagerie d’un film des années 70 tel Kanashimi no Belladonna d’Eichi Yamamoto aurait été tout à fait idéal pour une telle histoire de par ces moments religieux, sataniques, et psychédéliques qui nous assaillent autant que ceux dans ce livre.
Ainsi, de tous les romans que j’ai lu jusqu’à présent, Les enfants du sabbat reste un classique qui, bien qu’il se déroule dans les années quarante, emploie une imagerie et un langage culturel qui convenait parfaitement à sa publication dans les années soixante et dix, mais qui reste toujours accessible à des lecteurs d’aujourd’hui.
Bref, si vous êtes fan de récits fantastiques ou d’horreur mêlant le religieux et le blasphème, je vous conseille fortement Les enfants du sabbat dans votre bibliothèque. Vous ne regretterez pas cette lecture.