Même s'il y a un ordre canonique et un classement habituel des poèmes, généralement brefs (d'une dizaine à une grosse centaine de vers, mais le plus souvent des sonnets) regroupés dans ce volume de "Rimes", il s'agit au bout du compte des poèmes de Dante qui n'ont trouvé place dans aucun des livres qu'il a lui-même composés. C'est précisément ce qui lui donne son plus grand intérêt : nous n'avons jamais pénétré aussi avant dans l'atelier du poète. Il y a bien des raisons pour lesquelles ces poèmes n'ont pas trouvé leur place dans le "Convivio" ou dans la "Vita nuova", mais ce sont surtout des raisons de composition ou d'ordre idéologique ; ce n'est pas que les poèmes soient ratés ; de sorte que se retrouvent dans les "Rimes" ses tentatives les plus buissonnières, ses poèmes les plus expérimentaux, classés de façon (plus ou moins) chronologique.
Les premiers poèmes du recueil trouvent leur sens dans l'échange intellectuel du groupe du "Dolce stil novo" dont Dante et son ami Guido Cavalcanti étaient les figures les plus éminentes. Beaucoup s'écrivent dans des échanges épistolaires qui empruntent une forme poétique, généralement celle du sonnet, et où la réponse devient parfois acide et relève d'un brillant jeu de tac au tac (on parle alors de "tenson"). L'appréciation de ces poèmes par un lecteur moderne dépend assez lourdement du contexte, d'autant que Dante et ses correspondants, dont les vers sont parfois reproduits, ne reculent pas devant les allusions à l'actualité et les "private jokes". Pour ma part je suis resté le témoin sympathisant mais fondamentalement extérieur et non concerné de l'ambiance d'une source, devenue consciente d'elle-même, de la renaissance humaniste. Les poèmes d'amour eux-mêmes demeurent assez abstraits et dépendant de la vision intellectuelle du sentiment amoureux partagés par les membres du groupe.
Mais peu à peu, dans les poèmes contemporains de ceux de la "Vita nuova", on voit surgir l'expression d'une expérience spirituelle personnelle et plus intemporelle : celle de Dante lui-même. Que les poèmes ici recueillis contredisent parfois les idées de la "Vita nuova" montrent bien que nous sommes devant les hésitations d'une véritable méditation. Dante cherche dès lors à unir la double inspiration du sentiment amoureux et de la spéculation philosophique, pour construire le sens propre de son itinéraire intellectuel et spirituel (d'autant que ses relations amoureuses, présentées selon l'angle courtois du service pour une Dame inaccessible, semblent lui en avoir fait baver des ronds de chapeau). On le sait, le couronnement de cet effort sera la "Divine comédie". Ici, nous pouvons traîner sur le bas-côté de la route, voir surgir des figures féminines qui ne sont pas Béatrice, apprécier l'ambivalence de sentiments d'une intensité parfois douloureuse, observer le travail de Dante qui cherche à maîtriser toutes les formes que lui propose la tradition sicilienne (le sonnet) ou provençale (la sextine) — je regrette d'ailleurs de ne pouvoir apprécier le travail sur les contraintes de genres dont la définition n'apparaît pas nette : ici les "chansons", terminées par un envoi ou congé, se rapprochent de ce que la tradition française enregistre comme ballade, alors que les "ballades" obéissent à des contraintes autres, et que je n'ai pas comprises. Le sommet du recueil est peut-être constitué par ces "Rimes pierreuses" ainsi désignées parce qu'elles s'adressent à une dame cruelle et symboliquement nommée Pietra (la pierre), et parce que la densité du travail stylistique autour des formes provençales devient presque étouffante. Enfin, dans cette édition due à Jacqueline Risset, le recueil se clôt sur un exercice extraordinaire : un poème qui mêle presque à égalité le toscan, le provençal et le latin, dans un effort polyglotte qui ne retrouvera son équivalent que chez T.S. Eliot ou, dans la prose, chez Joyce.