OK. J'ai dormi dessus et en me réveillant, j'étais profondément outrée.
On passe donc de 3/5 à 2/5. And here's why. ATTENTION, ça pullule de spoilers !
Tout d'abord, j'avais vraiment hâte de lire ce bouquin -- après tout j'étais sur la liste d'attente depuis plus de 4 mois à la bibliothèque municipale. J'ai lu l'an dernier, dans cet ordre, Le Livre de Baltimore et La Vérité sur l'affaire Harry Quebert, que j'avais respectivement adoré et bien aimé, même si l'intrigue à base de romance pédophile dans Quebert m'a quand même relativement révulsée. J'étais donc dans de très bonnes dispositions, même si on m'avait conseillé de ne pas m'emballer.
Bon. Premier problème : je ne retrouve pas le joli style de Dicker, qui m'avait tant secouée en lisant Le Livre des Baltimore. Je trouve même que c'est assez mal écrit par moment, ou alors mal édité, je ne sais pas : entre certains "?" qui manquent, des tournures de phrases malheureuses, des répétitions d'expressions... je ne me dis que j'aurais fait un meilleur boulot si on m'avait filé le manuscrit. Ou que je pourrais, moi aussi, écrire un truc pareil. Ce qui n'est jamais bon signe quand on sait combien j'ai confiance en moi-l'écrivaine. Répéter à chaque début de chapitre que "la ville/la région/le pays" est en ébullition ne suffit pas à faire entrer le lecteur en ébullition.
Ensuite : les dialogues. Ils sont nuls. Ils sont complètement téléphonés, j'ai l'impression de lire le script d'une série française qui voudrait beaucoup s'exporter à l'international mais qui n'a juste pas l'envergure. Cynthia qui répète douze fois "Mais enfin ! Je ne te reconnais plus Jerry !", et qui dit même à un moment, "Pendant un temps j'étais même très jalouse de votre relation", dans une des lignes les moins convaincantes de l'histoire du dialogue romanesque. PERSONNE ne dirait ça dans un moment d'emportement désespéré envers le père de son enfant, personne.
Passons aux personnages. J'ai fini par comprendre qu'ils étaient tous réunis à Orphea comme si c'était l'oeil du cyclone, tous-tes à des moments difficiles de leurs vies, Orphea les réunit et il se passe des trucs et youplaboum. Mais bon, est-ce que TOUT LE MONDE est obligé d'avoir une histoire tragique qui implique la mort de quelqu'un ? A mon sens, l'histoire aurait bénéficié d'avoir une poignée de personnages en moins, pour qu'on puisse aller plus en profondeur dans ceux qui restent et vraiment s'y attacher. Malheureusement, le changement de point de vue et les trop fréquents flashbacks (j'y reviendrai) n'ont pas réussi à créer cet attachement pour moi. La psychologie des personnages est bien trop souvent à peine digne d'un soap opera. Je crois que j'ai définitivement abandonné tout semblant d'espoir quand Dakota raconte son histoire, et qu'on apprend qu'après qu'elle ait poussé une jeune fille au suicide (!! connasse !!), les parents de sa victime ont accepté de laisser tomber leur plainte en justice en échange de la maison de vacances des parents de Dakota. Genre. Ta fille se pend parce que son ancienne meilleure amie la harcèle jour et nuit pendant des moi, tu portes plaintes et puis quand on te demande comment régler ça à l'amiable, tu dis "OK je prends votre villa dans les Hamptons". J'imagine que c'est censé refléter combien lesdits parents sont minables mais on avait déjà compris qu'ils l'étaient, là c'est vraiment de l'insensibilité au plus haut point...
J'ai DÉTESTÉ le passage qui raconte l'enfance et l'adolescence du personnage principal, Jesse Rosenberg, chez ses grands-parents. C'était empreint d'un classisme ridicule : en essayant de tourner en ridicule les grands-parents, c'est l'auteur qui s'est couvert de bêtise, à mon sens. Tout d'abord, leurs punchlines respectives ("Bande de petits cons" et "C'est de la merde") sont ressorties à toutes les sauces et 3 fois sur 4, elles ne fonctionnent pas dans la narration. Fallait trouver autre chose, ou alors abandonner cette idée stupide. Le passage avec la perruque qui transforme Jesse en Jessica m'a fait tellement rouler des yeux, j'ai cru qu'ils allaient partir en orbite. Peut-on faire plus sexiste ? Et alors quand Natasha arrive et que, telle Blanche-Neige chez les sept Nains, apporte lumière, fleurs, bonne cuisine, propreté et un semblant de tenue chez les grands-parents, je pense que ça a été le summum. Y a pas plus manic pixie dream girl, un des tropes de narration que je déteste le plus au monde.
J'ai aussi vraiment détesté l'histoire entre Anna et son ex-mari, qui était mal racontée. Quand il lui sort son monologue à la fin pour lui dire combien ouin ouin il était triste et effrayé parce qu'elle était flic et qu'elle risquait sa vie et que lui voulait qu'elle reste à la maison pour élever leurs enfants, oh my God kill me now, please.
Passons à la narration. L'alternance des narrateurs ne m'a pas gênée -- l'incohérence du truc beaucoup plus. Si on décide de faire une narration à la 1e personne, en point de vue subjectif, il faut s'y tenir. Là, on a le droit à un chapitre qui commence par "Moi, Jesse Rosenberg", et après quelques paragraphes on lit "Pendant ce temps-là, à Manhattan", et on nous raconte un truc super précis, avec dialogues, descriptions d'odeurs et tutti quanti, alors que Jesse Rosenberg ne *peut pas* savoir ce qui s'y passe, puisqu'il est à Orphea et qu'il fait *autre chose*. Ça revient suuuuper souvent, c'est vraiment chiant, surtout quand un chapitre narré par X se termine par quelque chose qui se passe à Vera Cruz et qui implique Y, et qu'une page plus tard, c'est Y qui reprend le fil de la narration. Au pire, tu finissais ton chapitre avant et tu rendais tout ça cohérent, non ? Bon, et les flashbacks... je n'arrive plus à être fan de cette technique d'écriture. Je ne sais plus où et quand j'ai lu que les flashbacks c'était souvent une facilité d'écriture, plutôt que de trouver une manière inventive de raconter ce qui s'est passé x temps avant, on fait un insert et pouf. Je lis Outlander, dans lequel Diana Gabaldon arrive merveilleusement bien à faire raconter ces éléments du passé, c'est vraiment un délice. Du coup, quand je lis des bouquins basés intégralement sur l'alternance de deux chronologies, je suis frileuse. Là, ce n'est pas 2 mais jusqu'à 3 chronologies qui s'entremêlent et c'est : effing boring.
Je finis par le truc qui m'a réveillée scandalisée ce matin : toute la sous-intrigue entre Steven Bergdorf et Alice Filmore est un putain d'outrage. On commence par un mec qui trompe sa femme avec une nana qui pourrait être sa fille, c'est toujours vomitif pour moi. Alice est décrite comme la pire des petites manipulatrices, elle fait du chantage au sexe, mais aussi au scandale, allant jusqu'à menacer Steven de porter plainte pour abus sexuel et ainsi réduire sa carrière et sa vie de famille au néant. C'est un des pires éléments d'intrigue possible ces temps-ci et voici pourquoi :
1), on sait très bien qu'on ne vit pas encore dans une époque ou la vie entière d'un homme influent (rédacteur en chef d'un journal, bon), serait détruite par une accusation de viol.
2), on sait aussi très bien que les fausses accusations de viol sont extrêmement rares, et ce n'est *vraiment* pas marrant d'en faire une sous-intrigue comme ça, puisqu'on vit, par contre, encore dans une époque où toutes les femmes qui trouvent le courage d'accuser publiquement leurs abuseurs sont trop souvent tournées en ridicule et traitées de menteuses
Mais attendez, ce n'est pas tout.
Steven finit par TUER Alice parce qu'elle lui révèle être enceinte de lieu. Au lieu de porter ses couilles et d'assumer qu'il a trompé sa femme, donc. Il la tue, la fourre dans son coffre, et conduit pendant 3 jours jusqu'au parc de Yellowstone pour la dissoudre dans une piscine de soufre. Gros gros con. Quelques temps plus tard, il s'en veut, écrit une lettre à sa femme pour tout avouer, et cette débilos de première classe lui répond "o m gee Steven, tu es un écrivain tellement talentueux, je vais transmettre ce manuscrit à ma copine éditrice !" et le voilà qui gagne des montagnes d'or sur le récit de son propre meurtre d'une jeune femme enceinte. Pendant l'épilogue, on apprend avec soulagement que ouf, non seulement sa carrière n'a pas été détruite du tout par son """incartade""", mais en plus son """roman""" va être adapté au cinéma.
Aaaaah, il aurait pas fallu qu'un homme paye pour son féminicide, hein.
Ajoutons à ça une fin débilement sirupeuse où, sortie de nulle part, une romance entre Jesse (45 ans) et Anna (33 ans) est révélée, je pense pouvoir dire avec beaucoup de sincérité que :
Je n'ai pas DU TOUT aimé La disparition de Stephanie Mailer.
Alors pourquoi 2/5, et pas zéro poubelle ? On ne peut pas retirer à Joël Dicker que tous ses romans sont de vrais page-turners, et celui-ci ne fait pas exception : j'ai lu ses 630 pages en 24 heures, établissant ainsi un nouveau record personnel. Et une autre étoile parce que, même si j'ai détesté tout ce qui faisait l'enveloppe de cette intrigue, celle-ci était bien ficelée et tenait debout. (même si certaines des révélations "de ouf guedin" en fin de chapitres m'ont laissée totalement de marbre, vu que j'avais tout vu venir 100 pages à l'avance...)
Allez, un petit jeu pour la fin :
C'est un super roman pour essayer de deviner si Joël Dicker a un petit souci avec les femmes de son âge. Il y avait déjà eu Harry Quebert, 40 ans, qui tombe amoureux d'une gamine de 15 ans (what is your fucking problem Harry -- et NON, le fait qu'ils n'aient pas couché ensemble ne résout pas ce problème). Ici on a :
- le critique Meta Ostrovski sensiblement plus vieux que son amante, Meghan Padalin (au moins 15 ans d'écart, je dirais)
- le rédacteur en chef Michael Bird, au moins 20 ans plus vieux que sa femme Miranda. Steven, qui approche la cinquantaine, avec Alice qui en a 25
- et enfin, Jesse Rosenberg qui a donc 12 ans d'écart avec Anna Kanner.