Tu peux connaître mon âge en regardant mes cernes, pas besoin de me couper en deux. Le manga, quand j'étais jeune fille, ça n'existait pas. Pas sur les rayons de ma bibliothèque publique, en tous cas. Je l'ai découvert sur le tard.
Dans mon cas, le manga, c'est un goût acquis comme le tempeh ou le thé noir. Je suis fascinée (et troublée) par son exubérance dans le trait, par les codes, par la variété des genres, par l'expression du pouvoir, de l'étouffement, des relations entre les sexes. On sait que les Japonais dévorent les mangas, et pas juste les ados. Autant la littérature japonaise contemporaine peut être contemplative, minimaliste ou au contraire, riche en symboles ou en allégories, autant le manga (je trouve) te balance la cruauté des rapports humains en pleine face.
Kasane, un Seinen pour les 15 ans et +, s'inscrit d'abord comme une série fantastique. Kasane est une jeune fille au visage déformé: on ne voit d'ailleurs que sa grande bouche et ses dents acérées derrière le voile de ses cheveux. La mère de Kasane, une actrice célèbre, lui a remis un rouge à lèvres avant sa mort, un rouge à lèvres qui permet à Kasane de voler le visage d'une autre lorsqu'elle l'embrasse sur la bouche. Et pour un moment, Kasane est belle, et sait que ce que c'est d'être regardée et désirée... Le deuxième tome tourne autour d'une relation trouble qui s'installe entre Kasane, actrice merveilleuse mais laide, et Nina, actrice médiocre mais belle comme le jour.
On marche sur le fil ténu de la dépendance.
Captivant, vénéneux, sinistre... Ce manga a quelque chose d'un conte qui risque de mal tourner à toutes les pages. Il ouvre la porte à la réflexion sur la beauté, sur la laideur, sur le désir. On explore ici les fonds peu éclairés de l'âme humaine.