Toutes les familles ont des problèmes, des fantômes dans leurs placards ; certaines en ont, visiblement, plus que d'autres. Il y a une dizaine d'années déjà, quelqu'un est mort chez moi, dans des circonstances troubles. La police est venue, et tous les enfants du village colportaient évidemment les rumeurs les plus glauques, de meurtre, de suicide sanglant. On a taché de vivre avec nos souvenirs.
Quelques années plus tard, je travaillais en Corse lorsque ma tante est venue me rendre visite ; lors de mon jour de repos, elle m'a offert un tour en catamaran, nous devions longer les côtes, admirer les plus beaux rochers, déjeuner dans une crique, et autres moments ensoleillés. Nous étions toutes les deux, allongées sur des transats, en train de parler de tout et de rien, quand elle a ponctué le plus naturellement du monde son discours d'un : "C'est ce jour là que j'ai dit à ton frère qu'il était mort accidentellement." J'ai laissé une minute passer, puis je l'ai reprise : mais ce n'était pas un accident, tu le sais bien. Elle m'a contredit. J'ai répondu : mais pourtant, mais si ! Mais tu le sais, et je sais que tu le sais, pourquoi tu ne peux pas tout simplement l'admettre ?
Et, après quelques minutes de conversation animée, ma tante m'a dit, très clairement : "Je ne peux pas admettre qu'il puisse être mort autrement parce que je ne peux pas imaginer qu'il soit mort autrement. C'est un accident, rien de plus ; et c'est ma vérité."
Ma vérité, comme s'il pouvait y en avoir plusieurs ! Ma vérité, comme si elle pouvait être changée ! Pourtant, moi, j'étais là – j'ai vu – je sais – je comprends ce qu'il s'est passé. Ma vérité n'est pas seulement à moi, elle est la seule, celle qui colle à la réalité, celle qui devrait être reprise par tous.
Mais est-ce vraiment le cas ? Finalement, le temps nous éloigne des moments douloureux, chacun se reconstruit avec son souvenir – sa vérité. Qui pourra avoir raison ? Est-ce que, parce que ma tante a eu si mal, parce qu'elle a reconstruit son souvenir et qu'elle s'est reconstruite avec, elle aurait forcément tort ? Ne pourrait-il exister autant de souvenirs, que de personnes existant pour se les rappeler ?
C'est ce qu'a compris avant moi Delphine de Vigan. Dans Rien ne s'oppose à la nuit, elle essaye de se saisir d'une histoire familiale tentaculaire, monstrueuse, et pourtant évanescente. Mettant à nu sa démarche de romancière, elle raconte avoir mené, des semaines durant, des conversations avec divers membres de sa famille, avoir questionné sans relâche les dates, la nature des événements, la présence des participants, et s'être heurtée toujours à des récits divergents. Divergents, car nos souvenirs le sont ; divergents, car ils devraient forcément l'être. Dans une tache courageuse et impossible, l'auteure essaye de se saisir d'une vérité qui a déjà fui, qu'on ne peut que reconstruire par une histoire réinventée, aux multiples dimensions ; elle rend hommage à chaque témoignage, en restituant la diversité des récits qui lui sont faits. Ce faisant, elle écrit le livre du souvenir, celui qu'ils ont recréé, et en même temps, celui qu'elle doit décider.
Les portraits de mères-enfant s'enchevêtrent dans le livre, au point qu'on a parfois du mal à distinguer Delphine de sa mère, Lucile, et de sa grand-mère, Liane. L'une est pourtant une grand-mère gymnaste au justaucorps brillant ; l'autre la femme à qui est consacré le livre, qui se battit toute sa vie contre les troubles bipolaires ; la dernière, enfin, l'auteure en quête du souvenir. Mais toutes sont soumises à la même violence : violence patriarcale, violence familiale, violence des mères confrontées, impuissantes, à la souffrance de leurs enfants.
La violence encercle avant tout, pourtant, le personnage de Lucile, la mère de l'auteure, la jeune femme au col roulé noir qui fume une cigarette sur la couverture du livre : d'une enfance troublée à une mort choisie, de crises délirantes aux hospitalisations, Delphine de Vigan peint tout en retenue le portrait d'une femme exaltée, d'une femme qui l'a faite. Seule Lucile est dessinée, et en creux, on devine pourtant les souffrances de tous ses proches. L'écriture, toujours juste, jusque dans les détails les plus morbides, évite le glauque en lui faisant face. Le lecteur en demeure hypnotisé.
Hypnotisé par le malheur, d'une manière un peu malsaine, comme on le serait par la lecture d'un tabloïd ? Peut-être un peu.
Hypnotisé, également, par la forme du texte : les fréquents allers-retours entre le passé reconstitué, et le présent de l'écriture, permettent à la romancière de distiller quelques informations sur les événements à venir, de tenir son lecteur en haleine dans le récit d'une fresque familiale qui, si l'on n'y prend pas garde, pourrait, sait-on jamais, virer au talk-show.
Le portrait de Lucile, esquissé depuis son enfance, maltraité par les souvenirs terribles que ses filles retiennent d'elle, ne peut que toucher quiconque a eu une mère. C'est le récit de l'impuissance, la terrible impuissance face à la souffrance – et à la folie – de celle qui nous a amené au monde. L'impuissance, et le sentiment de l'injustice de la douleur, reçue comme seul héritage.
Plus rien ne s'oppose à la nuit, dit Bashung ; rien ne justifie.