Akiyuki Nosaka est un auteur caméléon. Je veux dire, si on avait assez d'amis fanas de littérature pour pouvoir organiser des blind tests de littérature, on ne pourrait jamais lui reconnaître un style en particulier, tant il se métamorphose de texte en texte. C'est en substance ce que disaient les préfaces de ses livres que j'ai eus entre les mains, mais généralement c'est aussi ce qu'aiment bien dire les gens qui écrivent les préfaces, et ce n'est pas toujours vraiment vrai. Ici, oui : l'auteur change de stylo comme il change de chemise.
Dans "Nosaka aime les chats", qui vient d'être publié en France, la plume est calme, tranquille, raconte le quotidien, répète le quotidien, et s'évade très ponctuellement dans les souvenirs de l'enfance de l'auteur, détruite par la défaite de la seconde guerre mondiale. C'est un roman de vieillard qui a beaucoup vécu, dont les souvenirs s'éloignent malgré leur prégnance, et qui aspire au silence.
"La Tombe des lucioles", le premier récit de cette édition, est tout sauf calme. L'auteur s'assassine dès la première page, en incarnant l'enfant qu'il a été durant la guerre dans le personnage de Seita, orphelin de guerre, mort comme un chien dans une gare. Le lecteur suit le parcours et la misère grandissante de Seita et de sa petite soeur, Setsuko, dans un Japon enflammé, détruit par les Américains, où chacun ne peut plus compter que sur soi-même pour survivre. Seita tente de ranimer la vie chez sa petite sœur en l'éclairant de lucioles. Les images poétiques se mêlent aux descriptions de destruction.
Ici, et malgré cette continuité entre la poésie et la violence que j'avais déjà côtoyée dans le roman félin de Nosaka, le style est entièrement, incroyablement, absolument différent. Rien à voir. Les passages en focalisation interne, où le petit garçon devient narrateur, sont très oralisés, au point que j'ai dû reprendre la lecture de certains passages. Ça vient de l'auteur ? Ou de la traduction ? Difficile à savoir, d'autant qu'on ne retrouve pas cette oralité difficilement accessible dans le deuxième texte, qui est apparemment traduit par quelqu'un d'autre (mais on n'est pas sûr : j'y reviendrai).
En tout cas, le récit est bouleversant, et amène le lecteur francophone à considérer la seconde guerre mondiale sous un aspect qu'on aborde bien peu dans nos manuels scolaires. Je n'ai pas encore vu l'adaptation qui en a été faite par les studios Ghibli, mais je compte le faire très bientôt !
Le deuxième récit, "les Algues d'Amérique", est sensé, selon certains lecteurs, former un diptyque parfait avec le premier. A vrai dire, à part le thème de la guerre, il est difficile de trouver un point commun.
Kyôko et Toshio s'apprêtent à recevoir un couple d'américains, les Higgins, que Kyôko a rencontré lors d'un voyage à Hawaï, et qu'elle rêve de présenter à son mari. Toshio, ayant vécu les horreurs de la seconde guerre mondiale, appréhende cette visite, mais l'arrivée de Mr. Higgins lui donnera finalement l'envie de promener, de balader, d'impressionner le yankee, entre tournées de pubs, prostitution et spectacles pornographiques typiquement japonais, et de prendre une revanche subtile et salace sur le vainqueur d'hier.
Une intrigue radicalement différente du premier texte, plus terre à terre, qui aborde tout de même le thème de la seconde guerre mondiale, le pathétique des Lucioles en moins. C'est la crise de virilité des Japonais envers les soldats américains qui est ici touchée du doigt, et comment ! (La fin est épatante, juste, formidable. Maintenant je veux absolument lire "les Pornographes" bientôt)
Ce deuxième texte est impressionnant dans sa maîtrise de la narration : non seulement l'auteur passe d'une époque à l'autre avec une aisance telle qu'il vaut mieux ne pas perdre sa page, mais il bondit aussi d'un narrateur extérieur à l'intérieur de la tête de Toshio. La transition se fait si facilement, qu'à la fin du récit, on a l'impression d'avoir lu le monde.
Pour conclure sur une nuance, j'ai beau adorer les éditions Philippe Picquier, je dois dire que j'ai des doutes sur cette édition là... Je n'ai pas compris qui a traduit quoi. Je n'ai pas compris si la différence de style d'une nouvelle à l'autre était due à l'auteur ou à la traduction... puisque le nom d'un deuxième traducteur est mentionné sur la couverture, mais pas en fin de nouvelles.
J'aurais aussi voulu comprendre : pourquoi spécialement ces deux textes-là, côte à côte ?
Et puis j'ai été agacée par les innombrables coquilles et fautes d'orthographe.
Et j'ai aussi été agacée par le lecteur qui a lu le livre avant moi, qui avait lui aussi été agacé par les innombrables coquilles et fautes d'orthographe, et qui s'est mis à les corriger au stylo ou au blanco, allant parfois jusqu'à corriger des choses qui étaient bonnes.
C'est dommage.