J'avais déjà lu "Arria Marcella" dans un recueil de nouvelles fantastiques de Gautier, que j'avais même chroniqué sur Goodreads ; mais je dois avouer que ce récit, contrairement à d'autres du même recueil, avait déserté ma mémoire. Je le redécouvre dans cette petite édition séparée et annotée avec soin, et je le trouve charmant.
Il s'agit de trois amis, Fabio, Max et Octavien, qui au cours de leur voyage d'Italie, visitent comme il se doit Naples et les ruines de Pompéi. Au musée des Studii à Naples, Octavien, le plus rêveur des trois, comme voué par son prénom à l'Antiquité romaine, demeure fasciné par un vestige de la catastrophe antique (vestige qui a authentiquement existé paraît-il mais est aujourd'hui en poussière) : un morceau de cendre coagulée portant en creux l'empreinte du buste d'une jeune femme victime de l'éruption du Vésuve. Après un bref trajet en chemin de fer, les trois jeunes gens posent ensuite leurs bagages dans une auberge à côté de l'entrée des ruines, et passent le reste de la journée à visiter la cité antique. La nuit suivante Octavien, moins ivre que les autres (j'aime beaucoup ce détail), retourne dans les ruines et c'est alors que commence la fantasmagorie.
Alors que l'on commençait tout juste à découvrir Poe en France, et que Maupassant braillait dans ses langes, le fantastique de Gautier a quelque chose de coloré et de solaire : il est proche de la fantaisie. Mais "Arria Marcella" a une dimension authentiquement rêveuse qui lui est propre, et comme écrivait Nerval, proche ami de Gautier, "le rêve est une seconde vie". En vérité, "Arria Marcella", contemporaine de l'élaboration des "Filles du feu", témoigne sans doute d'une influence de Nerval ou du moins d'un échange profond de vues entre les deux écrivains : l'esthète Gautier développe une morale épicurienne qu'il relie explicitement au paganisme antique qui fascinait tant Nerval. Il y a tout un cycle napolitain dans "Les Filles du feu", mais le seul texte vraiment consacré à Pompéi, "Isis", est à la limite de l'essai. Dans ces conditions je voudrais bien savoir si Jensen, l'auteur de "Gradiva", avait lu "Arria Marcella" qui me semble être une sorte de chaînon manquant entre lui et Nerval.
Bref, indépendamment de mes fantasmes sur l'histoire littéraire, le récit de Gautier se recommande notamment par son enracinement fort détaillé dans l'évocation du site de Pompéi ; la joyeuse extravagance des personnages et la satire des débuts du tourisme proposent un contrepoint agréable à une longue description tout à fait pittoresque et qui ne se contente pas d'évoquer une ambiance générale. Gautier, presque avec la pédagogie d'un enseignant blanchi sous le harnais, laisse entrevoir la vie sous le règne de Titus en dressant des parallèles avec des coutumes encore observables de son temps (voire du nôtre) ; tout cela s'anime pour de bon lorsque Octavien se retrouve mystérieusement dans les rues grouillantes de vie avant l'ensevelissement de la ville, mais alors Gautier rétablit la distance temporelle en suggérant que les types humains ont imperceptiblement changé, que les visages et les corps de 79 sont essentiellement différents de ceux de 1852. Comme tout naît de la fascination du héros pour le souvenir d'un de ces corps, cette étrangeté accentue la dimension proprement fantastique du récit, une fois les pistes traditionnelles (le héros est ivre, fou, etc.) écartées ; elle n'est que le début d'une déréalisation légère de l'expérience d'Octavien, à mesure que celui-ci se rapproche du but de sa quête fantasmatique : retrouver la sublime inconnue dont la cendre avait gardé le souvenir.
Récit remarquablement maîtrisé jusque dans une coda très ironique, "Arria Marcella" fait sourire et rêver, et méritait que je le redécouvre.