À la sortie de son premier livre dans sa série Les Filles de Caleb, Arlette Cousture a su présenter un roman historique qui explore la réalité du Québec et des canadiens français à la fin du dix-neuvième siècle, mais aussi au tout début du vingtième siècle. Entremêlé à toute cette histoire, un amour passionné et difficile entre l’institutrice Émilie Bordeleau et le colon Ovila Pronovost, qui a été un de ses élèves. Une histoire d’amour qui a évolué au fil des années dans une série de hauts et de bas qui ont dégradé la relation à un état catastrophique. Avec un père indépendant et introverti parti vivre en Abitibi tandis que la mère, accompagnée de ses multiples enfants, est retournée chez sa belle-famille pour demander de l’aide et repartir à zéro. Et c’est dans cette situation que le roman commence, au même moment que le premier livre se termine, prenant pour acquis que les lecteurs aient déjà lu le premier tome.
Dans cette histoire, c’est une Émilie meurtrie que l’on découvre. Écœurée de ses déboires avec son Ovila, épuisée d’être prise dans des histoires et situations qui partent hors de contrôle, où son mari embarque sa famille dans des projets qui partent en vrille pour multiples raisons. Raisons économiques, imprévus de vie, déboires d’Ovila avec les autres, etc. De quoi écœurer sa femme qui aurait souhaité un mariage plus harmonieux. Notamment avec son beau-frère Ovide Pronovost; où on constate que s’il n’avait pas été atteint de la tuberculose, il aurait courtisé Émilie. Mais de ce retour dans la vie à Saint-Tite, Émilie retourne dans l’enseignement. Dans une nouvelle maison puisque leur ancienne propriété a été détruite, mais aussi travaillant dans une nouvelle école. Et c’est avec l’aide du curé qu’elle décide d’instruire ses enfants dans le couvent de Saint-Tite et dans le séminaire. Notamment sa fille Blanche, qui devient le personnage principal de l’histoire avec sa mère. En effet, nous suivons son parcours académique, sa carrière d’enseignante dans l’école de sa mère, ses études universitaires comme infirmière, pour aboutir à une carrière médicale importante dans Montréal et le Grand Nord. Et dans cette aventure, nous découvrons aussi les histoires d’amour qu’elle vivra avec certaines personnes. Ce qui nous permet de plonger dans la culture canadienne des années 1918 jusqu’à 1945. Une belle plongée historique à travers la Crise de 29 et la Second Guerre mondiale.
Mais dans son contexte romantique, c’est l’occasion de faire le point avec le passé et le présent d’Émilie. Car nous rencontrons dans ce tome des anciennes figures, telles sa meilleure amie Berthe, mais aussi le méprisable Joachim Crête. De cette religieuse, sa réunion avec Émilie reste tragique. Mais avec Joachim, si sa présence dans le premier roman était brève et admirablement ridiculisé par Émilie et Ovila, dans ce livre les choses ont changées. En effet, il a grandi en force dans la communauté de Saint-Tite et ses positions de commissaire scolaire et importante figure sociale font en sorte qu’il implante des tactiques d’intimidation sur Émilie et Blanche. Et devant cette présence méprisable, on réalise rapidement en quoi cette femme est victime de misogynie flagrante, de la part d’individus comme Joachim qui pensent qu’Émilie est une prétentieuse qui se croit supérieure aux autres par ces idées et projets. Chose qu’elle avait subie au début de sa carrière, mais qu’elle ressent ici de façon plus flagrante dans ce roman. Tout comme sa fille d’ailleurs. En somme, cet aspect du récit démontre comment dans une époque et communauté rurale et religieuse, les éducatrices comme Émilie pouvaient être très mal perçues par des figures soit puritaines, patriarcales et misogynes.
Quant à la réalité montréalaise, cette portion nous fait découvrir l’expérience médicale et économique de cette ville avant et après la Crise. Mais aussi la perspective de Blanche et des autres membres de la famille Pronovost qui ont émigré là-bas. Certains dans une sécurité économique éphémère, d’autres avec des conflits professionnels, mais tous et toutes essayant de vivre leur vie à leur façon, du mieux qu’ils le peuvent. Quoique l’on ressent très clairement comment la situation économique, sociale et familiale à Sainte-Tite et Shawinigan les ont marqué.
Ainsi, le roman dégage une mélancholie de la part d’Émilie, Ovila et les lecteurs qui se remémorent les moments du premier livre, où les protagonistes avaient de l’espoir en la vie, l’amour et le futur, et se sont retrouvés plutôt devant des galères et des regrets. Mais au travers de ces imprévus, on découvre un autre parcours de vie et des projets en exécution. Malgré les malheurs et la constatation que l’amour entre Ovila et Émilie s’est détérioré ainsi.
De la prose, celle-ci est réussie. Mélangeant parfaitement les chapitres entre Émilie et Blanche, mais aussi les drames et la description d’époque. Une description détaillée qui nous plonge dans l’histoire du vingtième siècle et dans l’évolution psychologique des personnages. Le tout accompagné d’excellents dialogues concis qui ne sont pas accompagnés d’adverbes envahissants.
Enfin, ceux qui ont vus la série télé Blanche avant de lire le livre seront surpris de voir que plusieurs scènes à l’écran sont absentes du livre. Tout comme le roman s’attarde beaucoup plus sur des détails absents de l’adaptation télé. Néanmoins, cette différence entre les deux médiums permet aux admirateurs de la série Les Filles de Caleb de découvrir l’histoire d’une autre façon. Avec des scènes différentes, des personnages et des moments nouveaux qui enrichissent l’expérience des lecteurs et spectateurs qui passent d’un médium à l’autre.
Pour conclure, ce deuxième chapitre des Filles de Caleb m’a permis de découvrir une magnifique série. Qui a continuée dans un troisième tome publié en 2003. Que je prévois lire prochainement.