Dans le sillage du précédent ouvrage que j’ai lu de Georges Vigarello sur l’Histoire de la fatigue, je dois dire que j’ai été agréablement surpris par Aliénation et accélération, du sociologue allemand Hartmut Rosa (1965-). Adepte de la théorie de la critique, il nous fait réfléchir sur les effets pervers de la modernité, censée nous faciliter la vie.
Cette version est une édition condensée, d’un plus grand ouvrage. Étant donné que je n’ai pas réussi à trouver la version longue en français, j’ai décidé de lire cette version de poche, car même si je maitrise l’anglais, je voulais en saisir toute la substance puisque la sociologie comme la philosophie peuvent être relativement abstraites, ce fut un choix judicieux.
Même si le livre est très bien écrit, si l’on n’est pas familier avec la sociologie, ses concepts, les figures importantes, on peut passer à côté de certaines choses. Rapide à lire, environ 3 heures, l’auteur met en exergue le fait que l’époque contemporaine tardive, notre époque, nous entraine dans une course sans fin qui nous aliène de plusieurs façons. Par rapport à :
- l’espace, nous sommes éloignés géographiquement de nos groupes sociaux, car la plupart déménageons plusieurs fois dans nos vies
- les choses, à cause du consumérisme nous nous attachons moins aux objets que l’on remplace par des objets plus modernes
- nos actions, nous avons une multitude de taches que nous devons réaliser tant professionnelles que personnelles (impôts, assurance, courriels, factures, bureaucratie)
- au temps, tous ces engagements non désirés réduisent notre temps libre
- à soi et aux autres, à cause de la multitude d’engagements et d’évènements, nous sommes saturés et nous engageons plus difficilement à construire par exemple de nouvelles amitiés ou à maitriser une nouvelle compétence comme jouer du violon ou apprendre le chinois.
Cette course effrénée tel un hamster dans sa roue, a lieu non pas pour être à l’avant-garde de la société, mais simplement pour ne pas être dépassé et être à jour. Nous maitrisons de moins en moins nos actions, notre temps et nous devons pédaler pour éviter de tomber. Les causes sont nombreuses, l’auteur relève le capitalisme, la libre concurrence, la technologie.
Ma critique pour ce livre est que l’auteur relève au détour d’une seule phrase dans cette version éventuellement, que la compétition renforce cette course et engendre des frustrations. En effet, selon moi la part des réseaux sociaux et des médias qui promeuvent un idéal physique, professionnel, intellectuel, accélère encore plus la cadence. Avant la compétition s’effectuait au niveau local, régional, voir national ou continental pour les plus doués. Désormais nous sommes en compétition avec le monde connecté dans son ensemble. Nous sommes éblouis par les interventions brillantes des intellectuelles tels que Stephan Hawking que l’on a vu dans un documentaire du site Brut, nous sommes impressionnés lorsqu’on visualise sur YouTube l’entrainement d’un Lazar Angelov ou de ces pratiquants ukrainiens de callisthenics. On rêve à des réussites professionnelles comme Mark Zukerberg qui sont devenues millionnaires dans leur vingtaine ou à ces starlettes de la téléréalité comme Kim Kardashian qui n’ont aucun véritable talent, mais font parler d’eux et gagnent de l’argent en capitalisant sur leur renommée. Cette mise en réseau accentue encore plus le sentiment que l’on doit en faire plus, pour cela accélérer encore et toujours.
En conclusion, c’est un très bon livre que je recommande vivement.