Ah, ça fait quelque chose de retrouver ce (bon) vieux Damasio! Après la Horde, métaphore de la vie signée Sylvain, c'était avec une certaine appréhension doublée d'une vraie curiosité que j'ai attaqué ce premier roman. L'idée qui sous-tend l'ensemble du livre est d'aborder le bouleversement d'une civilisation parfaitement ordonnée et anesthésiée en suivant la Volte, un groupe de supposés anarchistes qui rêvent de liberté.
Pour commencer, je dois bien avouer qu'avec un tel scénario, je m'attendais à quelque chose d'extrêmement politique, politisant et politisé, et que j'ai donc été un peu déçue par les envolées lyrico-philosophiques des personages, qui s'occupent finalement assez peu des aspects très matériels qui auraient dû, à un moment ou à un autre, entrer en jeu. Évidemment que la politique passe par des batailles d'idées et par des principes que l'on oppose et que l'on aiguise, mais j'ai l'impression d'être toujours restée sur ce plan-là, sans jamais descendre dans le concret.
Ensuite, on retrouve dans la Zone du Dehors tous les thèmes chers à l'auteur, à savoir la liberté, la spontanéité vive, la force brute et naturelle, l'impétuosité de l'esprit, et NIETZSCHE. Bordel Nietzsche, je suis personne pour en parler car je n'ai aucune connaissance sur l'homme et sa pensée, mais il y a littéralement un personnage dont la seule fonction, pendant les 400 premières pages, est de dire, à chaque phrase, "Oui mais selon Nietzsche". SUBTILE.
S'agissant des autres thématiques citées, il y a vraiment des choses intéressantes à tirer, notamment sur la spontanéité et l'importance de se forcer à bouger, à vivre et à penser. Par sa forme comme par son fond, le roman participe d'ailleurs à cette "remise en question", et ose des choses très chouettes sur tous les plans. Pendant ma lecture toutefois, je n'ai pas pu m'empêcher de voir Damasio comme un gros homme blanc cis hét qui ne voit pas que son idéal est structurellement inatteignable pour la majorité de la population, et que cette responsabilité est tout sauf individuelle. J'ai d'ailleurs été soufflée de lire, dans la post-face, que l'auteur voyait le succès des (ré)voltes dans le collectif, alors même qu'il venait de glorifier les actions et les pensées de cinq hommes seulement pendant tout le récit.
D'ailleurs, si la question des classes sociales et des inégalités de richesse est plus ou moins abordée dans le livre, il y a pleeeein de trucs franchement sexistes qui ne sont à aucun moment remis en question, et qui semblent parfois glorifiés par l'auteur (il y a un passage méga bizarre ou un des personnage dit vouloir violer une femme et se moque intérieurement d'elle parce que par réflexe, elle n'oppose pas de résistance, et on est censé être d'accord avec lui (?!)). Le racisme est au abonné absent, mais il y a aussi un énorme biais validiste dans tout le discours des personnages, qui glorifient beaucoup les efforts et la sueur, et rélèguent souvent la solidarité, la vraie, en arrière-plan.
Mais ce livre serait-il donc si affreux? Non, j'ai même plutôt passé un bon moment et je suis vraiment entrée dans l'histoire, ou plus exactement dans les histoires racontées. Tous les passages sur le cube sont vraiment très chouettes, très sensoriels et très bien amenés, un des personnages, qui rappelle d'ailleurs Golgoth, est extrêmement bien caractérisé et se trouve être un narrateur impécable, et plus généralement, le style est rythmé et prenant. L'univers est très bien ficelé, organique et plutôt facile à saisir, même si je me demande toujours ce qui arrive au nom des personnes de clastre inférieur lorsqu'une personne est surclastrée en dehors du Clastre.
J'ai toutefois eu beaucoup de mal avec le personnage principal, qui est trop adulé à mon goût (surtout que je peux pas le blairer, et que c'est souvent lui qui parle). C'est sans doute l'élément qui m'a le plus manqué dans ce récit: le conflit. Pour un groupe volutionnaire, je trouve quand même que les participants sont vachement d'accord entre eux, et bigrement efficaces...
Bref, il y a plein de trucs chouettes, des trucs franchement limites, et au milieu le plaisir de lire quelque chose de différent. Je crois que si on ne s'attend pas à ce que je croyais y trouver, on peut avoir une expérience de lecture vraiment sympa!