Si le premier tome de son essai a fixé le paradigme philosophique et les données biologiques et historiques, le deuxième tome a pour objet principal la déconstruction du mythe de l’éternel féminin. Toujours d’un point de vue existentialiste, ou l’existence précède l’essence, Simone de Beauvoire trace avec une analyse très subtile les étapes et les circonstances de cette construction sociale qu’est la condition féminine en trois parties : Formation, Situation et Justifications, pour finir avec la partie La Femme Indépendante ou elle se propose d’examiner les acquis des femmes aujourd’hui en se projetant vers les problématiques qui ont été relevées par leur relative émancipation.
Plus que le biologique, la formation et l’éducation des jeunes filles font la plus grande différence entre elles et l’autre sexe quant il s’agit de la manière avec laquelle elles se voient et comment la société les voit. Plus que le petit garçon, la fille est encouragée à la passivité, à la coquetterie, au narcissisme, à la dépendance d’autrui, alors que pour le garçon ces attitudes sont condamnées. On lui apprend que son seul existence suffit, qu’elle n’a pas besoin de conquérir le monde, on lui apprend l’abdication et la dévotion à quelques devoirs dits féminins : la famille, le ménage, la toilette, l’époux et l’enfant. Ceci a pour effet de semer les graines de ce que les hommes appelleront par la suite les vices de la Femme, elle est maintenue dans un état enfantin : désir de plaire, frivolité, paresse et hypocrisie…
Si la formation reste une étape limitée dans la durée, avec un effet énorme et un rôle primordiale qui restent généralement méconnus chez la plupart, la situation de la femme à l’âge adulte ne lui permet pas de briser ces chaines de servitudes une fois installées, au contraire, elle l’enfonce dans la passivité et l’objectivité. Avec ses options limitées à une vocation essentielle, qui est le mariage et la maternité, l’existence même des femmes est justifiée par ces deux faits. La femme n’est pas un être social complet reconnu par la société, elle doit être la femme de quelqu’un ou la mère de quelqu’un pour qu’elle ait une place que l’homme occupe de facto, indépendamment de sa situation familiale. Cette situation renforce sa dépendance, elle doit attendre passivement la bonté de la fortune ou se procurer par tricherie et hypocrisie un mari pour accéder à ce privilège de personne complète, sinon elle est à jamais estropiée.
La partie justification, l’auteure analyse quelques profils types des attitudes féminines si l’expression est convenable, à savoir la narcissiste, l’amoureuse et la mystique. Elle cherche à expliquer ces vocations par ce qui a été déjà dit. Il ne s’agit pas d’un défaut congénital qui pousse les femmes à adopter de tel comportement, c’est toute une construction sociale, une tradition et une éducation qui les limitent à se concentrer à soi et le glorifier, à vouer un culte extravagant aux hommes et aux Dieux.
L’émancipation féminine commence par son indépendance financière, elle a acquis plus de droits à notre époque, mais elle reste tiraillée entre la lutte vers la liberté et sa vocation de maternité qui, contrairement à l’homme, entrave ses ambitions et la pousse vers la passivité. L’énorme poids de la tradition pèse sur ses épaules, elle n’est pas confortable dans sa nouvelle situation, la voie de l’abdication : l’épouse ou maîtresse entretenue est toujours très séduisante devant la femme active qui rentre chez elle pour seulement trouver le ménage à faire et les enfants à nourrir. La question de la liberté sexuelle féminine toujours condamnée par la société se pose également, la particularité de l’érotisme féminin ne permet pas de le comparer ou le traiter comme on traite l’érotisme masculin…
Enfin, il est impossible de couvrir dans un avis la variété des sujets couverts par ce tome, et c’est la chose qui reste la plus impressionnante chez De Beauvoire : on parle de puberté, d’homosexualité, de mariage, de maternité, de contraception, de pénis, de menopause, de travaux ménagers, d’avortement, de prostitution, de religion, d’actrice et chanteuse, de maquillage… il existe des points qui restent critiquables évidemment, la vision de l’auteure est limités par l’avancement des sciences de son temps, comme la psychanalyse et la biologie, ses idées relatives à la sexualité et à l’homosexualité sont le résultat des attitudes de son époque, des attitudes qui ont largement changées depuis les années 50s. Néanmoins, le Deuxième Sexe n’est pas seulement un classique de la lutte féminine mais une véritable prise de conscience pour énormément de femmes, ce n’est pas un discours contre les accusations du monde masculin mais une tentative de compréhension de la situation de la femme. Etant femme aspirant à l’éducation et la compréhension et donc l’émancipation, je ne puis m’empêcher de m’identifier avec beaucoup de ce qu’elle disait.