Cet essai de Julien Gracq sur la littérature nous offre le regard sur son art d’un grand praticien, dont l’œuvre strictement romanesque était pratiquement terminée à la fin des années 1970 lorsqu’il publia « En lisant en écrivant ». Il se présente comme une succession de fragments ordonnés en chapitres (il y a une table des matières) mais cependant présentés de façon continue, comme si chacun représentait une sorte de moment concentré de la pensée, dans le flux continu de la réflexion, cependant que son articulation avec ceux qui le précèdent ou le suivent en augmentent la portée.
L’ordre des verbes n’est pas neutre dans le titre : Gracq évoque ici ses lectures, et ce qu’elles lui font comprendre de l’art d’écrire, plus que sa propre pratique, et s’il tire des conséquences de ce qu’il lit sur le caractère ou le tempérament artistique des écrivains qu’il admire, il ne se risque pas à de grandes reconstitutions génétiques de telle ou telle œuvre. On est agréablement surpris de le voir se rencontrer, peut-être par hasard, avec Umberto Eco et sa réflexion strictement contemporaine sur le rôle et l’expérience du lecteur. Gracq connaît d'expérience, sans la conceptualiser formellement, la distinction entre lecteur modèle et lecteur empirique, et surtout la conception qu’a Eco du texte comme une machine paresseuse, qui incite en permanence à combler ses vides par l’inférence logique et l’imagination.
C’est ainsi que Gracq nous propose une phénoménologie de la lecture : ce que l’œuvre d’untel ou d’untel, ou même tel roman particulier, provoque en nous. De ce point de vue son évocation est d’une irrésistible finesse. Sa description des univers comparés des grands romanciers du siècle précédent est d’ordre à la fois psychologique et quasi rythmique. C’est ici que son expérience de romancier resurgit : il sait toute la part artisanale de l’écriture, l’importance de la phrase, et montre comment l’aura unique d’une œuvre naît de la dialectique entre sa composition générale et son exécution minutieuse.
Gracq ne se limite pas au genre romanesque : il évoque ici le théâtre, la poésie (où pour le coup je ne retrouve pas forcément mes sensations dans les siennes, alors même que la poésie, plus minutieuse encore que le roman, ne laisse guère à son lecteur la possibilité de s’égarer) ou le cinéma, peut-être un peu trop à travers le seul prisme de l’adaptation romanesque (forcément décevante).
Comme Virgnia Woolf, il a l’amour exigeant. Il n’évoque pratiquement, dans « En lisant, en écrivant », que des œuvres aimées et longuement fréquentées. Il se montre pourtant impitoyable pour en signaler les faiblesses, mais on sent que ce n’est pas pour se placer en juge de dernière instance, laissant tomber des verdicts de la hauteur de sa chaire, mais pour comparer l’apport de leurs auteurs : Stendhal propose ceci qui fait défaut à Balzac ; en revanche Balzac découvre cela qui manque totalement à Stendhal. Le résultat est qu’on peut les connaître mieux et les aimer mieux, sans se décourager d’écrire soi-même puisque le roman idéal est parfaitement inaccessible, même pour ces géants, et qu’il est donc légitime d’essayer.
La personnalité de Gracq se montre dans son estime bien connue pour une littérature que l’université considère parfois avec dédain comme populaire et commerciale : Simenon, Verne ou Tolkien qu’il croit même, dans son enthousiasme, déjà canonisé. Mais il révèle surtout, malgré son intérêt pour le surréalisme et son affection personnelle pour André Breton, son classicisme foncier. Gracq connaît manifestement la littérature et la foisonnante critique de son époque mais les cite peu (une référence à Jakobson par exemple). Il ne cite guère d’auteurs plus jeunes que lui : Camus (mais il est mort, son œuvre est close) et de façon rare et pour le coup très perspicace, Modiano. Le livre se termine par des réflexions sur la périodisation littéraire et Gracq avoue que son siècle d’élection reste le dix-neuvième. Son style aussi, incisif, poli méticuleusement, et bien qu’il accueille quelques audaces (des énumérations binaires sans ponctuation par exemple), a le lustré qui appelle les vieilles reliures.