"Je suis un joyeux luron. J'aime la vie. Je veux la vie et j'ai la vie. Je prends d'un seul coup toute la vie dans mes bras, et je ris en jetant la tête en arrière, sans compter que les haches dont elle est hérissée font gicler le sang. J'embrasse la vie : on dirait qu'elle est faite pour cela, qu'elle est faite pour me rendre orgueilleux de ma force. Prends une chaise dans tes bras : elle se laissera faire, elle est sans force. La force, tu l'as toute. Comme ce qu'il y a d'écoeurant en moi et en ce monde s'embrasse bien ! s'enlace bien ! se laisse posséder bien ! Je me fiche pas mal de tout ce que j'ai dit, de tout ce que je t'ai fait : je t'embrasse, je t'emporte, je t'emmène avec moi. Plus on est de fous, mieux c'est. Je ne m'embarque pas. C'est moi, la barque, et j'embarque tout. En avant, maman ! Trêve de bavardise !"
Nous en connaissons peu sur la vie personnelle de Ducharme. Jusqu'à maintenant, il refuse toutes demandes d'entrevue et demeure en retrait de la société.
Réjean Ducharme devient l'un des écrivains les plus influents du Québec avec son premier roman, "L'Avalée des avalés" (1966), publié chez Gallimard. L'oeuvre est très bien reçue et est même nominée cette année-là pour le Prix Goncourt, soit la reconnaissance la plus prestigieuse en littérature francophone, aux côtés d'écrivains, surtout de nationalité française, chevronnés. Deux manuscrits qu'il avait envoyés avec celui de son premier roman, "L'Océantume" et "Le nez qui voque", sont publiés plus tard par la même maison d'édition et reçoivent un accueil chaleureux des critiques et un succès presque comparable à celui de "L'Avalée des avalés". Après avoir fait publier une dizaine de romans et de pièces de théâtre entre 1966 et 1978, Ducharme disparaît de la faune littéraire pendant presque quinze ans avant de revenir avec son roman "Dévadé", qui n'est pas aussi bien reçu que ses romans précédents. Sa carrière littéraire se rendort à la fin des années 1990, et il se consacre maintenant à ses oeuvres visuelles, qu'il expose sous le nom de Roch Plante.
Ducharme a écrit plusieurs pièces de théâtre dont "Ha ha!..." et "Le Cid maghané" ainsi que quelques chansons pour Robert Charlebois et Pauline Julien, et a collaboré aux scénarios de deux films de Francis Mankiewicz. Le film "Léolo", ouvertement inspiré de l'oeuvre de Ducharme, sort en 1992 et connaît un énorme succès, jusqu'à être nommé en 2005 parmi les 100 meilleurs films de tous les temps selon le Time Magazine.
Ses récompenses sont nombreuses: 1973, 1982 et 1994 : Prix du Gouverneur général 1974 : Prix Littéraire Canada-Communauté Française de Belgique 1976 : Prix Québec-Paris pour "Les Enfantômes" 1983 : Prix Littéraire du Journal de Montréal 1990 : Prix Gilles-Corbeil 1994 : Prix Athanase-David En 2000, il est fait Officier de l'Ordre National du Québec
Véritable extra-terrestre littéraire, Réjean Ducharme écrit uniquement comme Réjean Ducharme. Son style ne ressemble à aucun autre, pas plus que son univers. Il fait partie de cette classe d'auteurs que l'on aime ou que l'on déteste. Son écriture remplie de jeux de mots et de néologismes, qui incorpore des expressions typiquement québécoises à un français autrement très soigné, ne manque jamais de déstabiliser les lecteurs qui abordent ses oeuvres pour la première fois. Les éditeurs québécois des années 60 n'étaient eux-mêmes pas prêts pour une pareille claque et refusèrent ses manuscrits.
De 1966 à 1968, Gallimard rattrape la balle et publie coup sur coup "L'avalée des avalés", "Le nez qui voque" et "L'océantume". Le monde littéraire s'étonne qu'un écrivain d'un tel calibre n'ait pas trouvé preneur dans sa patrie. Le succès de son premier roman est si rapide que tous les regards se tournent vers Ducharme. Celui-ci refuse toute demande d'entrevue, ne se prête à aucun exercice promotionnel et ne veut même pas qu'on le prenne en photo. Il n'en demeure pas moins prolifique et continue de signer romans, pièces de théâtre, chansons et scénarios de films pendant plus de trente ans.
"Le nez qui voque", deuxième roman publié de Ducharme, raconte le quotidien de Mille Milles et Chateaugué, adolescents fugueurs de 16 et 14 ans qui ont le projet de se suicider. Mille Milles tente de composer avec ses pulsions sexuelles envers celle qu'il considère comme sa petite soeur en se cachant dans une misogynie intransigeante. Chateaugué est quant à elle impuissante face au rejet cruel de son ami qu'elle s'explique mal. Au fil des pages, ce duo d'âmes fragiles refusant de vieillir mène une lutte contre la vie adulte qui frappe à grands coups contre les remparts de leur pureté juvénile.
C'est à peu près le meilleur résumé du récit que je puisse faire. Chez Ducharme, le noyau de l'oeuvre se trouve entre les lignes, au fil des jeux de mots (pas toujours très bons), des digressions et des banalités. Rien ne se passe et pourtant on continue d'avancer dans le texte sans se lasser. Les répétitions, les inventions linguistiques abondent. Les mots d'esprit géniaux côtoient les stupidités les plus ineptes. Mille Milles est souvent odieux, imbuvable. Chateaugué à la fois fragile et têtue. Ducharme ne demande à personne de les aimer.
De prime abord, on pourrait croire que "Le nez qui voque" est improvisé d'un bout à l'autre. L'écriture de Ducharme donne parfois l'impression d'être brouillon. Toute structure narrative conventionnelle est anéantie. Mais les manuscrits de l'auteur qui sont entreposés aux archives nationales révèlent un travail colossal et un souci du détail presque maladif. L'éclatement calculé du langage est la spécialité de Réjean Ducharme. Pour bien saisir sa différence, il faut la lire.
de l’absurde sautant qui me fait un peu penser à Vonnegut lu auparavant. Mais entrecoupé des plus belles proses québécoises que j’ai lues; Mille Milles sombre dans la pénombre de l’âge adulte et cède au désir hostensturbatoire. Scène de la destruction de la bâtisse magnifique. Segment raciste final vraiment pas nécessaire. Personnage de Questa intéressant. Description du désir coupable empreint de la culpabilité catholique de l’époque. À chaque fois Ducharme m’ebahit
Contrairement à l’hiver de force qui m’a instantanément séduit grâce à une formule plus proche de la fiction, Le nez qui voque quant à lui m’a d’abord laissé dubitatif. Plus proche de la thèse, aucune clés qui pourraient permettre l’identification du lecteurice aux personnages ne sont permises. Par contre, l’auteur évite la prétention en utilisant son style extrêmement marqué et proche de l’anarchie pour rendre compte de son message. Dans un monde toujours plus formaté par différentes conventions (genres, statuts, etc.) la liberté de la conscience humaine est d’abord et avant tout brimé par la langue qui en elle même constitue une vraie violence entre la pensée abstraite et un système arbitraire. Rien que ce commentaire prouve donc les idées d’un livre qui m’a finalement boulversé (en témoigne Sophie qui a dut endurer un bon 5 minutes de moi flabergast devant la fin). Austère, crue, mais nécessaire, merci Réjean Ducharme pour une oeuvre qui ne me quittera pas avant un bon moment et qui reste intègre malgré son universalité.
Ps: je réalises que je suis beaucoup trop premier degré quand il est question de livres.
Étrangement un manifest contre l’automobile et la façon que ce mode de vie s’est emparé des Montréalais dans les années 60s. Mais, hélas, il me semble que c’est également un manifeste misogyne à l’extrême… 😬😬😬
Le Nez qui voque est la première œuvre de Réjean Ducharme que j'ai lue. C'est aussi la première qu'il aurait écrite, bien qu'elle ne fut la première publiée.
Mille Milles et Chateaugué, deux amis, vivent une vie amoureuse chaste (le sexe est pour MM ce qu'il y a de plus impur chez les adultes) et affrontent la vie avec un anticonformisme que l'on retrouve très souvent chez Réjean Ducharme. Cloisonnés dans leur appartement, leur mode de vie se limite à livre des livres, boire et à se promener en vélo. Au fil du temps, MM se rapprochera de la vie adulte, rencontrera Questa, commencera à travailler tout en trainant derrière lui Chateaugué. L'entièreté du récit tourne autour de leur projet commun de se suicider, idée qui plaira de moins en moins à MM, ce qui aura un effet néfaste sur le duo.
Drôle, singulier, touchant: voilà comment je décrivais ce chef d'œuvre après ma première lecture. Les jeux de mots, le style d'écriture déjanté et les personnages de Mille Milles et de Chateaugué auxquels on s'attache très rapidement rendront cette lecture mémorable.
Mais le Nez qui voque est aussi une réflexion sur la vieillesse, sur l'accession au monde adulte. Mille Milles ne veut pas devenir un adulte, car le monde des plus vieux représente ce qu'il y a de plus dégoutant chez l'homme: les automobiles, le sexe, etc. Le personnage apprend progressivement à accepter le fait qu'il vieillisse.
Cette œuvre est aussi une réflexion sur le langage, c'est une critique de la littérature. Le personnage de Milles accorde trop d'importance à l'esthétique des mots et des phrases, si bien qu'il décide complètement de remplacer certains mots par d'autres (il remplacera notamment le mot suicider par le mot branle-basser). Chateaugué va lui reprocher exactement ceci: « Tu regardes ce que je dis. Tu n'écoutes même pas ce que je dis. »(p. 85). L'œuvre est très complexe, et je ne peux qu'approfondir mon analyse à chaque lecture.
Bref, le Nez qui voque vous fera rire, pleurer et réfléchir. C'est un vrai chef d'œuvre qui reste pour moi un des meilleurs romans québécois.
Emmmmm. je sais pas trop. le stream of consciousness c’est tellement pas ma vibe; je me perds dedans, peu importe la beauté de la prose. j’ai trouvé que le livre représentait bien le phénomène de quand les jeunes garçons arrêtent de jouer avec toi (fille) parce qu’ils deviennent corrompus par une société misogyne, et qu’ils sont désormais incapables de te voir comme un humain.
Je n’ai pas PAS aimé le livre, j’ai juste eu de la misère à rester concentrée et ça me prenait beaucoup de temps digérer ce que je venais de lire. beaucoup d’absurde et d’humour, je comprends sa pertinence lors de sa publication, mais pour moi (en 2025) c’était pas super frappant comme lecture. MAIS j’ai bien aimé les jeux de mots, la langue française c’est vraiment un playground pour Ducharme. aussi fucking down le hate sur les automobiles (#pasdepermis)
But yesterday, before falling asleep, I had some serious thoughts about ideas, or (take your pick) some serious ideas about thoughts. Here they are. An idea is not as immobile, powerless, and docile as you think; it acts, engenders, and arranges; it shapes and comprises its own dynamism; it runs, and runs all by itself. Furthermore, at the moment of its conception, the idea splits in two; that is, as soon as it is born, it works toward its own materialization and toward the materialization of the opposite idea. It tends simultaneously toward both poles, and, if we do not judge it, do not stop it, it carries us along in both directions. But in the case of most civilized beings, there operates automatically upon their awareness of the idea, a choice, a violent revolt against one or the other of these two impulses that it gives rise to: they think it's crazy to devote yourself simultaneously to the north and the south, to the right and the left, to slowness and swiftness. In others, of a younger, purer, less sclerotic intellect, the possibility of a double action in opposite directions is perfectly clear, perceptible, logical, and understood. Why, in addition to moving and being moved in its own direction, is the idea moving and being moved in the opposite direction? Because it is the nature of the soul, an avidly creative will, to represent spontaneously for itself in the form of ideas all the possibilities that an object offers to its action, and to want to accomplish all of them by this very fact. The soul cannot not want what it imagines: there is no such thing as unwill. When you don't want to, all you're doing is not doing what you want to do. This explanation doesn't elucidate anything. For example, I simultaneously feel both the need to see Chateaugué and the need to tell her to go hang herself somewhere else. But those are things that are too subtle for civilized beings. You'll understand, perhaps, if I say that you feel, under the influence of two simultaneous impulses born of the very same idea, both the need to do good and the need to do evil. My thoughts are so serious and subtle! He's so afraid of not being understood and appreciated! Enough! It's September 14
[P.S. Is 'Miss Take' really the best English translation of the title 'Le nez qui voque'?]
L’art de Ducharme dans ce livre est de pouvoir le comprendre à différents niveaux d’interprétation, fable sur l’amour, sur le rite de passage à l’âge adulte ou lutte pour la vie. Le langage comme toujours est le moteur premier de l’intrigue.
3 estrellas Creo que son los protagonistas más locos (literal) que he leído jajaja aunque me gusta la manera tan particular en la que está escrito el libro. Lo único que no me gustó fue su final, por lo que pasa con cierto personaje favorito :( En conclusión, me interesaría leer otro libro del autor.
"Chaque humain m'affecte; c'est l'affection : l'amitié, l'amour, la haine, l'ambition. Je suis malade d'affection."
"Chateaugué à des beaux yeux. Est-ce qu'elle a de beaux yeux parce qu'elle a un beau visage, ou est-ce qu'elle a un beau visage parce qu'elle a des beaux yeux? Elle n'a ni beau visage ni beaux yeux."
On se délecte toujours de la prose de monsieur Ducharme, on ne se tanne pas de ses personnages pré-adolescents qui ne veulent pas grandir même si à chaque début, on a l'impression que c'est toujours la même histoire. Viva Ducharme!!