Saint François, Saint François. Il m'inspire tellement et je ne comprends pas pourquoi. Ce petit livre a su raviver mon intérêt, et encore plus, mon amour, pour ce saint mystérieux. J'étais si intéressé d'apprendre qu'il était un homme controversé à son époque, qu'il a été mis à l'écart par les membres de la fraternité qu'il a lui-même créé - et qu'il a, au final, accepté ce rejet, sans se battre.
Le titre du livre, "La vie d'un homme," est très apte. Ça nous amène au centre du mystère. On veut connaître, je crois, non pas le saint - la légende, l'impossibilité - mais plutôt l'homme - le jeune qui s'intéressait aux histoires de chevaliers, le bon vivant qui tombait facilement malade - qui s'est tourné de plus en plus vers Dieu. Qui a dû abandonner sa famille, se voir rejeté par son père.
Même s'il plonge, je trouve, parfois, trop dans les détails, le livre nous donne une idée du charisme de François - de son humanité - de ses défis, et ses moments de faiblesses -et surtout - de la lumière qu'il dégageait.
“Il eut toujours à l’égard de l’argent, même de la menue monnaie, une réaction d’horreur presque maladive, en ancien marchand conscient de ravages engendrés par sa possession, qui étouffe tout désir de charité pour exacerber au contraire l’avarice et la cupidité. Il n’hésita pas à punir les compagnons pour toute infraction à cette règle, si légère fût-elle: c’était un homme de passions, de passions violentes, qui le rendaient parfois capable de se mettre en fureur. Un jour, un dévot entra dans la petite église de la Portioncule et laissa de l’argent auprès du crucifix. Un frère, qui passait par là, le ramassa et le jeta aussitôt sur le rebord de la fenêtre. François le réprimanda durement, l’obligea à prendre l’argent et à le garder dans sa bouche jusqu’à ce qu’il l’eût déposé sur un crottin d’âne.
“Il aimait à dire que l’argent n’est que poussière à écraser du pied, qu’il faut traiter comme des excréments et fuir comme le diable en personne. Un jour, il se trouvait à Bari avec un compagnon ; tous deux cheminaient le long d’une route lorsqu’il virent par terre une bourse pleine d’argent. Le compagnon voulut aussitôt la ramasser pour en donner le contenu aux pauvres. François s’y refusa, disant que c’était une ruse du démon. Le compagnon n’était pas convaincu. Peu de temps plus tard, il revint sur ses pas, ouvrit la bourse et, à la place de l’argent, y trouva un serpent.”
"À la fin de sa vie, François se sentait de plus en plus harcelé et étouffé par une Église soucieuse de normaliser, d’aplatir son projet de vie chrétienne, qui consistait à pratiquer la pauvreté et l’amour évangéliques : un projet qui, s’il avait été véritablement mis en oeuvre, aurait été révolutionnaire et dangereux pour la structure ecclésiastique. Le saint se sentait aussi incompris d’une grande partie des frères et cela ne faisait qu’augmenter son découragement.”
“En attribuant les stigmates à une intervention divine, Bonaventure rendait cette perfection inaccessible : François, d’un côté, restait le saint que l’on devait vénérer, cela d’autant plus qu’il portait dans sa chair les blessures du Christ ; mais de l’autre, et pour cette même raison, les frères n’étaient plus obligés d’imiter le fondateur, ni de rester fidèles à ses paroles dérangeantes et à son projet de vie chrétienne. La sainteté de François était devenue inaccessible et inimitable. Tout en continuant à honorer le saint avec une extrême dévotion, les frères devaient suivre d’autres modèles, adopter la conduite de vie d’autres hommes, aux vertus plus simples et plus accommodantes. De la part de Bonaventure, ce fut une opération politique, dictée par l’obligation de mettre un terme aux discordes, mais elle modifia profondément l’héritage spirituel de François.”
“Pour François, la plus belle des créatures, la plus aimée est le Soleil, pour sa lumière qui le fait ressembler à Dieu, Soleil de justice. Le saint disait : ‘Au lever du soleil, tout homme devrait louer Dieu d’avoir créé cet astre qui pendant le jour donne aux yeux leur lumière ; le soir, quand vient la nuit, tout homme devrait louer Dieu pour cette autre créature, notre frère le Feu qui, dans les ténèbres, permet à nos yeux de voir clair.’ Combien poignantes sont ces paroles de François, désormais presque aveugle ! Elles révèlent la générosité de son âme, capable de continuer à aimer la lumière sans plus la voir, capable d’aimer la joie du souvenir.”
“Ces chants auraient bien pu déconcerter, scandaliser même, les habitants qui vénéraient déjà le moribond comme un saint : ‘comment peut-il montrer une si grande joie alors qu’il va trépasser? Ne ferait-il pas mieux de penser à la mort?’ François eut un dernier sursaut de vitalité, s’enflamma et répondit : il n’avait nul besoin de se préparer à mourir car, bien avant le rêve d’Élie, il avait déjà médité jour et nuit sur sa propre fin. À présent, il se sentait prêt. Ni componction, ni larmes donc : ‘Frère, laisse-moi me réjouir dans le Seigneur et chanter ses louanges au milieu de mes infirmités : par la grâce du Saint-esprit je suis si étroitement uni à mon Seigneur que, par sa bonté, je puis bien me réjouir dans le Très-Haut Lui-même !”
“De la Portioncule, reste la minuscule église, perdue à l’intérieur de la gigantesque Sainte-Marie-des-Anges qui la surplombe et l’engloutit. Ni la maison de la vie, ni celle de la mort, où le saint corps fut transféré dès 1230, ne respectent l’humble François de pauvreté.
“Gardons plutôt en souvenir, dans sa fraîche simplicité : l’homme souriant à la vue de l’amie qui lui apporte le petit gâteau désiré et lui redonne affectueusement courage pour son difficile adieu.”