"Infernale multiplication de substance à l'occasion de chaque idée ! Chaque désir de fuite m'alourdit d'un nouveau chaînon !" Francis Ponge, Le Parti Pris des Choses, "Faune et flore"
Un recueil intriguant, farouche et anticonformiste. Francis Ponge se fait porte-parole du vivant muet et d'objets inertes méprisés, tous dominés d'une main de fer par l'être humain. En donnant une voix et un caractère aux objets les plus humbles, Francis Ponge nous pousse à nous interroger sur la légitimité de l'objet poétique.
La démarche m'a immédiatement enthousiasmée, mais j'ai été déçue par l'anthropomorphisme latent de ce recueil. Je m'attendais à lire de la poésie sur les choses en tant que telles, éloignée des préoccupations humaines. Mon amour pour les végétaux et les animaux a influencé mes goûts littéraires, et m'a souvent poussée à la recherche d'écrits sur ces êtres, non en tant qu'objets, mais en tant que sujets. Francis Ponge ne m'a pas entièrement satisfaite. La majorité des poèmes renvoient inlassablement à l'être humain. Le poète ne parle de la faune et de la flore que pour parler des être humains, de leurs travers, leurs angoisses, et de certains traits de personnalité. "Il s'agit de faire parler les choses, puisque je n'ai pas réussit à parler de moi-même." écrit-il en 1928. Effectivement, les choses ne sont pour lui que le réceptacle de ses propres préoccupations.
L'aspect encyclopédique m'a ennuyée par moments et j'ai ressenti quelques longueurs lors des descriptions scientifiques. Cette lecture est riche, mais parfois franchement soporifique. Autre élément décevant : Ponge, comme les surréalistes, partage une aversion pour les idéologies et refuse de transformer la poésie en tribune politique. Il s'en moque même dans "L'orange" et décrit avec un habile maniement des mots "l'oppression" du fruit lors de l'extraction du jus. La littérature qui se veut apolitique, même si j'en comprends globalement les enjeux, est loin de correspondre à mes goûts.
Cependant, la démarche reste originale et novatrice. Emilie Frémond a écrit avec beaucoup justesse ces mots, au sujet des oeuvres de Francis Ponge et de Gaston Chaissac :
"Ainsi, nous sommes à la fois dans un conte de fées, des objets inanimés de la vie quotidienne deviennent des amis, des personnages bavards, et, dans un univers savant, entièrement métaphorique. [...] Ses personnages rêveurs sont rarement des spectres du cauchemar. De doux rêveurs mélancoliques. Ou de gentils personnages qui se succèdent dans une sarabande plutôt cocasse, fantasque et sentimentale. Une incitation à détourner tous les objets de notre environnement et en faire des compagnons familiers, comme lorsque nous étions enfants et que nous ne savions pas démêler le vivant de l'inerte."