Lu d’une traite dans un train Paris-Cannes. Uppercut. Coup de ❤️. C’est le livre que j’aurais voulu écrire. C’est intime. C’est universel. Elle parle de moi. Elle parle de toutes les femmes devenues mères. Toutes celles encombrées, désemparées, dépassées. Celles qui s’éteignent, qui suffoquent. Celles démunies devant une tâche trop grande pour elles. Celles qui ont l’impression de se noyer, de perdre pied. Celles qui nagent à contre courant. Les maladroites mal assurées. Je suis moi même un peu perdue avec ma nouvelle identité. Celle d’une mère de 43 ans pour la seconde fois 18 ans plus tard. Je suis fatiguée. Exténuée. J’ai envie de m’enfuir. Ce livre m’a revigorée.
En exergue, une phrase de Martin Gayford citant de mémoire David Hockney que j’ai envie de relever :
« Les choses qui survivent
le font pour deux raisons :
soit parce qu’elles sont faites
d’une substance si dure qu’elle résiste au temps
soit parce que quelqu’un les aime ».
Et l’incipit me confirme que ce livre ne s’adresse qu’à moi « j’étais à bout de forces et je ne le savais pas. À trente-deux ans, j’avais un enfant d’un an et demi. J’essayais d’être mère, je ne savais pas par où commencer, la maternité était un cercle de feu dans lequel je ne parvenais pas à me tenir. J’avais fait semblant ». P.9
Comme la narratrice, il m’arrive de penser à fuir. Comme elle, « j’avais presque passé ma vie à partir ». Comme elle, « toute ma vie, j’aurais aimé être quelqu’un de plus audacieux, de plus tranché, quelqu’un qui saurait tenir des sièges et faire ployer les autres et le monde sous sa volonté (…) je suis de l’autre espèce, (…) les tendres, les inquiets, les laborieux ». Comme elle, « j’ai compris qu’il n’y avait pas de retour, seulement des échappées ». Comme elle, les livres sont mes sauveurs mes protecteurs. Celui-ci en particulier.
À une période de ma vie où je doute beaucoup, ce livre arrive à point nommé. Synchronicité. L’auteur devine mes questions. Elle interroge la fragilité et l’éphémérité des relations, des choses, elle questionne le temps qui passe. Ce récit me rappelle une définition de la patience. Du latin. Endurer. Sans le « prendre comme un mauvais présage, parce que endurer signifie aussi tenir bon, avoir confiance, aller au bout des routes ».
Julia Kerninon s’appuie sur ces auteurs fétiches citant notamment Rainer Maria Rilke et cette phrase qui m’accompagne aussi depuis longtemps : « j’ai fait quelque chose contre la peur. Je suis resté assis toute la nuit et j’ai écrit ».
J’adore le style de ce court roman. Incisif, percutant. J’aurais pu relever de nombreux passages. Mon préféré p.89 sur la mère qu’est la narratrice. Fragile authentique avec ses nombreux défauts et ses magnifiques qualités.
C’est un livre sur la sororité et le soutien que savent se témoigner les femmes entre elles. C’est un livre sur l’identité faite des sédiments des strates des peaux qui se superposent au fil des années. Nous sommes multiples, nous avons ce don d’ubiquité. L’auteur l’illustre parfaitement quand elle fait observer à la narratrice ses mains. P.110 « aujourd’hui, toute la journée, je regarde mes mains courir sur le clavier, mes mains que j’ai vues agir dans tant de situations, découpant des tranches de citrons verts, roulant des billets, entrelaçant mes doigts à d’autres, mes mains chargées à présent d’une bague d’anniversaire, une bague de fête des mères, et d’une alliance ». C’est un livre sur la difficulté à vivre au temps présent. Tout passe inéluctablement. « C’est maintenant, c’est maintenant que ça se passe. Le vent se lève. Je l’attends. J’ai touché la terre ferme ». ❤️❤️❤️❤️❤️ j’ai adoré. En le refermant je tombe sur un article dans Elle. Interview de Nicolas Mathieu au sujet de son dernier roman Connemara que je vais m’empresser de lire. « Avoir un enfant, c’est expérimenter un amour qui est au dessus de nos forces (…) Il m’arrive de regarder mon fils et ça me serre la gorge tellement c’est puissant ».