Pour commencer, je remercie chaleureusement Babelio et les éditions Gallimard de m'avoir offert l'opportunité de cette lecture captivante en avant-première, dans le cadre d'une Masse Critique privilégiée.
J'ai découvert la plume délicate de Lilia Hassaine, qui m'a fait voyager dès les premières lignes dans les paysages chauds et colorés de l'Algérie des années 1960.
Saïd est parti en France pour travailler dans une usine automobile, Naja est restée au bled pour élever leurs trois filles Maryam, Sonia et Nour. La jeune femme n'attend qu'une chose : rejoindre Saïd en France, pays qu'elle voit comme un eldorado où elle ne manquera de rien. Mais à son arrivée, Saïd a changé, il boit et se montre violent. Non loin de chez eux, vivent le frère de Saïd et son épouse française, Eve. Très vite, une amitié complice se tisse entre les deux belles-soeurs ; Naja est subjuguée par l'allure et la culture d'Eve, si éloignées de ce qu'elle-même a connu en Algérie. Lorsque Naja se retrouve enceinte, les ressources du couple ne permettent pas d'envisager d'accueillir un nouvel enfant, aussi Saïd va-t-il proposer à Naja l'impensable...
Sans dévoiler le noeud de l'intrigue, j'ai été touchée par l'histoire émouvante que raconte Lilia Hassaine, qui m'a rappelé par certains côtés Un Secret de Philippe Grimbert. Les personnages de Naja - Algérienne effacée, douce et soumise à son mari - et d'Amir - sensible et taciturne - sont particulièrement attachants.
Ce roman est aussi une remarquable fresque sociale sur la difficile intégration des travailleurs algériens déracinés venus construire routes et immeubles en France dans les années 1960, la perte de repères identitaires et culturels de ces familles. L'oxymore du titre souligne la désillusion, le déchirement, le sentiment paradoxal de n'être plus de là-bas, mais pas d'ici non plus. Très riche, le récit balaie la période de 1960 à 1997 pour cette famille algérienne qui vit les événements majeurs de ces quatre décennies en France. Mai 68 fait ressurgir dans la mémoire de Saïd les plaies mal cicatrisées des manifestations d'octobre 1961 en Algérie. Le passage où tous les voisins de la cité HLM se rendent à la foire annuelle a des airs de Complainte du progrès de Boris Vian. L'auteure décrit avec réalisme l'émerveillement des femmes devant les promesses de nouveaux appareils électroménagers.
Ce roman, en lice pour le Prix du roman Fnac 2021, a été pour moi un vrai coup de coeur, lu en quelques heures. J'ai maintenant hâte de lire l'autre roman de Lilia Hassaine, L'Oeil du paon, que je ne connais pas.