Louis Denizart Hippolyte Griffont et son épouse, la baronne Isabel de Saint-Gil, née la fée Aurelia, reprennent du service au Paris des Merveilles quand une minimette est empoisonnée par inadvertance sur le lien d'un meurtre. La Reine des Fées leur demande d'enquêter sur l'évènement et ils découvrent qu'un puissant mage noir est à l'origine de l'assassinat, remontant alors une affaire de chantage et de meurtre qu'ils découvrent est liée à celle qui mena à leur rencontre à la période de la Régence de Louis XV. Affaire qui pourrait faire reprendre le terrible conflit opposant les Fées et les dragons.
Le Paris des Merveilles est facilement la série de Pevel que j'apprécie le plus, tant pour son humour, ses personnages, la manière experte dont il mêle fantasy et histoire, et parce que, tout simplement, s'il y a une période que j'aime particulièrement, c'est la Belle Époque. Si je pouvais renaître à une époque choisie dans le passé, ce serait Paris de la fin 19ème, début 20ème siècle. Non seulement Le Paris des Merveilles me permet de tater un peu ce rêve impossible, mais il le fait également en le mêlant à mon genre favori. La présence des peuples et magies de l'OutreMonde s'intègre parfaitement à cet environment, sans jamais paraitre improbable, avec danger mais également avec un émerveillement que l'on ne retrouve pas dans les autres séries de Pevel, qui ont tous des tons beaucoup plus sombre et sérieux. Pevel a toujours su me faire rire par sa plume, mais sa narration dans Le Paris des Merveilles reste la meilleure, surtout quand il s'addresse directement au lecteur, soit pour s'excuser des détours qu'il prend pour nous montrer Paris et ses merveilles, ou pour corriger la manière de nommer un personnage mais s'il n'est pas encore connu sous ce nom (comme Joseph Balsamo au 17ème siècle), ou encore pour nous reprocher d'avoir des attentes de lecteur (le culot, voyons). Quoi qu'il en soit, ce ton fantasque et humoristique permet de pardonner, même d'espèrer, les détours narratifs par les différents éléments du Paris des Merveilles, comme si la ville était un personnage à part entier. Cette narration, présente dans L'Elixir d'Oubli ainsi que les deux autres tomes du Paris des Merveilles, restera toujours mon élément favori.
Cependant, L'Elixir d'Oubli souffre également d'un problème qui n'affecte ni Les Enchantements d'Ambremer, ni Le Royaume Immobile: trop d'ingrédients dont Pevel raffole. Il y en a tellement que j'ai eu la facheuse tendence de les oublier quant ils n'étaient pas présent. Par example, Pevel a toujours eu un faible pour les sociétés secrétes, que ce soit la Griffe Noire des Lames du Cardinal, la Sainte-Vehme dans la trilogie de Wieldstadt, ou l'Irélice dans Haut-Royaume. L'Elixir d'Oubli en possède une aussi mais l'Eridan n'intéresse que très peu et je soupirais d'agacement quand elle réapparaissait brièvement pour ensuite être oubliée à nouveau. La même pour Sépulcra, la 'ville-franche' fantastique pour les criminels et réfugiés de guerre tentant d'échapper à l'emprise d'Ambremer. Que ce soit la cour des miracles de Paris ou la pègre du Saint-Empire romain germanique, Pevel a toujours apprécié les zones d'ombre où les criminels tentent d'échapper aux systèmes judiciaires. Ici, la chose ne prend pas vraiment vie, tombant plutôt dans l'ombre au même titre que l'Eridan. Et cela malgré la présence de personnages comme Varon (un ogre savant et intellectuel que je pensais deviendrait un personnage favori, mais qui finit par tomber lui aussi dans l'oubli puisqu'il n'est que périphérique lui-aussi) pour tenter de mettre un visage sur ces organismes. Pevel est également grand amoureux de complots et d'intrigues. D'habitude, c'est quelque chose qu'il fait très bien. Ici, il est tombé trop loin dans la complexité. On retrouve une trame que Pevel utilisa aussi dans L'Alchimiste des Ombres, impliquant les plus hautes strates de la monarchie française dans ses complots. Mais là où les soucis de de la reine Anne d'Autriche étaient suffisamment établis dans L'Alchimiste des Ombres pour justifier sa décision, l'intégration du Régent Philippe d'Orléans dans les intrigues de l'Eridan étaient trop fugitives pour marquer la révélation que voulait Pevel. Il faut dire, cependant, que cela marque plus la marque de l'évolution d'auteur de Pevel qu'autre chose: il avait tenté des choses similaires avec Wieldstadt, avant de réessayer la chose avec L'Elixir d'Oubli, et de réussir à la rendre parfaite dans L'Alchimiste des Ombres.
Là où L'Elixir d'Oubli est vraiment une gemme, c'est le traitement des personnages. Pevel a toujours su écrire des personnages intéressants et complets, mais Le Paris des Merveilles a des personnages amusants et sérieux, plutôt qu'uniquement sérieux (et un peu fade) comme dans Wieldstadt. Cela va de personnages périphériques comme le Grand Chambellan d'Ambremer et Etienne, le valet de Griffont; ces personnages m'ont surpris moins par leur importance que par des traits, des petits indices, qui les rendent plus complets, que ce soit la manière dont le Grand Chambellan s'addresse à Isabel (comme un père déçu des décisions de sa fille; pourrait-il...?) ou l'étonnante voix de basse d'Etienne (les références constantes m'ont paru suspectes; pourquoi attirer l'attention dessus autant?). Une des raisons pour laquelle j'aime autant Griffont et Isabel sont parce que s'il y a bien une chose que j'adore, ce sont les couples qui s'aiment profondément mais ne peuvent pas complètement se supporter, ce qui explique leur dynamique de réconciliations et de séparations. Pevel leur donne des traits puérilles, comme le caractère de cochon de Griffont ou la mauvaise foi d'Isabel, ou leurs jalousies réciproques (Isabel a l'encontre de la magicienne Cécile de Bressieux, qui en pince pour Griffont, ou celle de Griffont à l'égard d'Arsène Lupin (oui, cet Arsène Lupin)), mais également des moments tendres et amusants, rendant leurs intéractions plus intéressantes que l'on ne sait pas s'ils vont s'embrasser ou se prendre le bec. Mais là où Pevel a vraiment réussi quelque chose d'incroyable dans L'Elixir d'Oubli, même avec des intrigues un peu trops tordues, c'est les raisons pour lesquelles nos deux héros sont impliqués dans cette affaire. Pevel aurait facilement pu se rabattre sur 'la Reine des Fées l'a ordonné, donc je dois obéir' mais ce n'est pas le cas. Griffont a des attachements personnels dans ces affaires, que ce soit l'empoisonement de la minimette qui chamboule une communauté qu'il avait promis d'aider, ou l'assassinat de son ami dragon au 17ème siècle qui l'avait encouragé à chercher le fin mot de l'histoire. Pour Isabel, cela aurait pu être le simple goût de l'aventure, mais cela refléte aussi son mépris de ces mêmes intrigues dont Pevel rafolle, une caractéristique qui explique pourquoi elle n'a jamais trouvé sa place à la cour d'Ambremer. Mais il y a également cette connexion, cet amour, qui les unit et qui les empêche de de se démêler de l'autre. En fin de compte, Isabel et Griffont sont véritablement le coeur battant du Paris des Merveilles: sans eux, et leur facheuse tendance à toujours être au mauvais endroit au mauvais moment (ou au bon, c'est selon), je ne me serais pas autant attaché à cette série au point d'y revenir même si les intrigues sont un peu perchées.
J'ai un autre petit regret à propos de ce livre, cependant. L'autre élément que Pevel n'arrive pas s'empêcher d'intégrer: les dragons. Je suis encore amoureux des dragons que Pevel a créé pour Les Lames du Cardinal, tant pour leur intégration dans le 16ème siècle européen que pour leur magie et leurs intrigues politiques. Leurs intentions de dominer le monde en vassalisant les humains, tout en se heurtant à l'opposition d'acteurs comme la France de Richelieu ou l'Église catholique (permettant certaines pratiques de la magie pour contrer le mal par le mal), ne m'ont jamais laissés. Et c'est pour cela que je suis un peu déçu des dragons de L'Elixir d'Oubli. Dans Le Paris des Merveilles, les dragons ont été vaincus par les Fées d'Ambremer pour le contrôle de l'OutreMonde et nombre d'entre eux se sont éxilés sur Terre pour refuser de courber l'échine. Ils restent des créatures puissantes et magiques, mais j'aurais aimé que les mondes du Paris des Merveilles et des Lames du Cardinal se rejoignent ici (bon, d'accord, j'en demande un peu trop. Après tout, Pevel n'avait même pas encore commencé Les Lames du Cardinal au moment de l'écriture de L'Elixir d'Oubli). Imaginer Griffont et Isabel affronter les mêmes dangers que La Fargue et les Lames, mais d'abord sous la Régence (quand les dragons et la magie étaient encore un secret) ou à la Belle Époque (quand tout le monde savait qu'ils existaient) est quelque chose que je ne peux pas m'empêcher de faire et cela me laisse toujours un petit goût amer dans la bouche quand je lis ce livre. Mais bon, c'est exactement là où je mériterais de me faire reprocher par le narrateur de Pevel.
Pour conclure, cette histoire est du Pevel tout craché et toujours aussi agréable à lire tant pour le sens de l'humour que pour le monde et l'aventure. Et Le Paris des Merveilles marque aussi une rare fois ou l'un des traits caractéristiques des trilogies de Pevel ne s'applique pas: dans Wieldstadt et Les Lames du Cardinal, le deuxième tome était le meilleur et le dernier le plus mou. Dans Le Paris des Merveilles, c'est l'inverse. Cela est peut-être dû au fait que L'Elixir d'Oubli était sensé être le dernier et que Le Royaume Immobile fut publié dix ans plus tard, quand la série fut ré-imprimée. Ou alors c'est parce que Le Paris des Merveilles est la série la plus épisodique de Pevel, s'intéressant plus à l'aventure elle-même que la grande histoire à suivre. Quoi qu'il en soit, ce sera avec plaisir que je reviendrais à Paris dans L'Elixir d'Oubli la prochaine fois que l'appel des aventures de Griffont et d'Isabel se fera entendre.