La problématique de la race, est-elle la problématique de l’Autre reformulée ou simplifiée pour être digestible à ceux qui ne jugent que par les apparences, les couleurs. l’Autre est-elle vraiment une catégorie fondamentale de la raison humaine. Ceci n’est jamais plus apparent que quand on est affronté à l’ultime manifestation et expression de l’altérité de l’Autre, à savoir sa Civilisation. Nous, dans le Monde « Arabo-Musulman » ou « Orient », appelez-le comme vous voulez, « l’Occident » pour nous est l’Autre par excellence. Il est Autre par sa chrétienté, par son organisation politique, par son indulgence vis-à-vis des pratiques qui font objet de tabous ou de péchés très graves touchant à l’ordre social, tel la consommation d’alcool ou le sexe extra marital. Dernièrement cette altérité n’est pas vue comme une différence, mais comme une supériorité, les uns affrontent ce sentiment d’être dominés par ou avoir besoin des « occidentaux» par un chauvinisme hostile, les autres aspirent à participer à cette domination en adoptant les manières « occidentales », ils préfèrent affronter la crise d’identité. Après tout, « l’occident » a inventé des choses, des idées et des valeurs si commodes, si utiles, si belles…
Claude Lévi-Strauss se pose des questions dans cette brochure de l’UNESCO, destinée à faire face aux préjugés raciaux. Pourquoi une culture, est arrivée à ce stade ou elle a imposée son hégémonie sur toutes les autres cultures en changeant profondément leur mode de vie traditionnel : elle s’est imposée par ses avancés techniques, ses valeurs, son mode de vie, même ses vêtements sont si commodes que le monde entier les a adoptées. D’autres cultures n’ont pas fait les mêmes exploits, c’est comme si l’Histoire ne se meut pas chez eux, rien ne change. Pour nous, dans le Monde « Arabo-musulman », le blâme est souvent jeté sur ce qu’on appelle en arabe « l’Age de la Décadence ». Apres « l’Age d’or » de la civilisation « Arabo-musulmane » pendant le Moyen Age, une vague de froid touche toutes les activités intellectuelles, scientifiques et littéraires dès le 14ième siècle et ne finit qu’avec le premier contact avec l’occident au 18ième siècle. On considère que c’est à cette étape que s’est produit un décalage presque irrécupérable entre nous et « l’Occident ». L’Histoire s’est arrêtée chez nous et n’a pas repris son cours que quatre siècle après.
Lévi-Strauss ne fait pas ce genre de comparaison, il n’est pas un orientaliste, il est ethnologue. Son expérience en tant qu’ethnologue lui a permis de faire la rencontre avec des peuples dits primitifs, c’est comme si en ethnologie on cherche cette couche fondamentale de l’humanité, son essence. Mais le livre met en garde contre de telles conceptions. Mêmes chez les « primitifs » on trouve des créations fort sophistiquées, que les civilisés n’ont pas inventé. Quand à l’accumulation de savoir dans laquelle on dit souvent que « l’Occident » a excellé, Lévi-Strauss avance que toute histoire est cumulative, il n’existe pas d’Histoire non-cumulative. Après tout il a toujours fallut de longues périodes et plusieurs tentatives avec de longs intervalles de stérilité pour avancer dans n’importe quel domaine. Il insiste également sur l’échange, l’emprunt et l’adaptation qui ont caractérisé presque tout transfert de savoir entre les peuples à travers les millénaires. L’alternative que propose Lévi-Strauss pour représenter les cultures humaines est très intéressante : toute culture est un joueur lançant un dé pour tomber dans la série 1, 2, 3, 4, 5,6. La probabilité de réussite pour un seul joueur reste négligeable, mais elle augmente considérablement si le nombre de joueurs augmente. C’est une image très belle et représentative pour illustrer la nécessité de la collaboration des cultures pour réussir tout projet ou toute amélioration.
D’autres considérations sont également traitées, tel le sens du progrès, la notion d’une civilisation humaine collective… La brochure, quoique courte, est semée d’idées très subtiles et éclaire des nuances difficiles à voir entre l’amas de théories et de préjugés qui peste ce sujet épineux.