Simplement : beau !
Pas seulement beau : profond, humain, sincère, fraternel...
D'abord la structure : on a l'habitude de lire la poésie à petites doses, en picorant dans les recueils ; ici, il convient de lire comme un roman - le titre est parfaitement approprié. On passe d'un poème à l'autre en suivant la trame chronologique - la 1ère guerre mondiale, le surréalisme, la guerre d'Espagne, le Front populaire, la 2e guerre mondiale, ainsi de suite jusqu'en 1956. Quelques allusions à mai 68 et à la désillusion qui a suivi la révélation des crimes staliniens. Les femmes, l'amour fou (Elsa). Trois parties correspondant aux grandes époques et introduites par un poème rappelant l'intention autobiographique (en italique).
Une tonalité générale enrobe le récit : une certaine distance par rapport au passé vécu, aux illusions de la jeunesse ("Je traîne après moi trop d'échecs et de mécomptes / J'ai la méchanceté d'un homme qui se noie / Toute l'amertume de la mer me remonte"). Mais elle se dissipe régulièrement quand apparaît l'amour ou que la place est faite à la commémoration des héros.
La forme : très variée (quintils à la construction quelque peu déstabilisatrice, sixains formant unités closes sur elles-mêmes, etc.), mètre également variable où dominent l'octosyllabe et le ver à 16 pieds. Ce dernier particulièrement approprié à l'exercice de la narration (et le poète ne se refuse pas les rimes intérieures). Absence complète de ponctuation qui oblige, parfois, à un effort de recomposition amenant quelques surprises et gratifications. Jeu sur le rythme (cadence, découpage mêlant régularité et rupture, faux alexandrins, etc.).
On aimerait apprendre des poèmes par coeur, au moins des citations (chacun a ses préférences, en fonction de son vécu ou de ses attentes). Mais en relisant, on s'aperçoit que ce qui, de prime abord, nous avait moins parlé est tout aussi beau et nécessaire que le reste.
Bref, un sommet de la poésie !
Dommage que l'édition Poésie/Gallimard ne rende pas mieux justice au texte : police de caractères minuscule (pour laisser la page à moitié blanche !), peu de notes en fin de livre (sans appel de note dans le texte !).