Si ça c'est pas un beau sujet de Goncourt, je mange mon chapeau ! Tout y est, le thème historique bien à la mode en ce moment dans les récompenses littéraires (et surtout au Goncourt, le sermon sur la chute de Rome, Peste et choléra, Au-revoir là-haut), l'histoire d'amour, la dimension autofictive (nous sommes en France, que diable, et la narratrice s'appelle Lidia, comme il se doit) et il y a même la morale politique rose bonbon ! ("Nan mais en fait, les extrêmes, c'est mal, c'est ça le problème dans les conflits armés. Les extrêmes. Voilà.").
Par-dessus tout ça, rajoutons les références à Pasolini, qui tombent décidément très bien, dans une période, depuis l'année dernière, où on célèbre Pasolini en France ! Bien vu !
Trêve d'ironie : Pas pleurer, qu'est-ce que c'est ? Le Goncourt 2014 évoque les événements de la guerre civile espagnole à travers des récits croisés. La narratrice, française, écoute sa mère, Montse, lui narrer sa jeunesse dans un village espagnol, l'impact que la guerre civile a eu sur sa famille, l'investissement dans différents camps de son frère et de ses proches. Là-dessus, sans aucune justification, on rajoute des petits passages concernant la biographie de Bernanos à Mayorque.
Alors, lire Pas pleurer c'est un peu comme manger un mille-feuilles : il y a des couches qu'on préfère à d'autres. Par exemple, les couches de crème pâtissière (j'adore la crème pâtissière), ce serait les passages où la narratrice laisse sa mère parler, et où l'auteur peut donner cours à une prose libre, inventive, mélange attendrissant d'espagnol et de français. Parlant l'espagnol, j'ai pu comprendre non seulement le sens de ces passages, mais aussi les petits jeux de mots, les petites blagues, cachées au détour des mots, et c'est là que j'ai trouvé toute la sève du récit. Cela dit, je peux comprendre que d'autres lecteurs, non hispanophones, en aient été exaspérés ; et je me demande bien comment ces passages pourront passer à la traduction.
Après, il y a la pâte feuilletée, un peu âcre au goût, mais qui est là pour coller tout le reste : c'est grâce à elle que le gâteau tient debout. Ici, ce sont les digressions nian nian sur les faits de la guerre civile espagnole, et le gouvernement ceci, et Léon Blum cela. Un ton moralisateur et désespéré, un peu comme une plainte redondante au style exaspérant. C'est probablement nécessaire pour qui connaît peu l'histoire d'Espagne. Au-delà de ça, c'est pénible.
Et enfin, tout au-dessus, il y a la couche de glaçage au sucre blanche avec des petits motifs marrons, trop sucré et vraiment écœurant. Dans le roman de Salvayre, ce seront bien sûr les passages sur Bernanos, plaqués là sans raison, que le lecteur subit en se demandant pourquoi, subissant l'artificiel et le name dropping, et heureusement que, comme un glaçage sur un gâteau, il y en a moins que le reste.
Comme un mille-feuilles, si on mange une seule couche d'un coup, ce serait mauvais (surtout le glaçage : j'insiste sur ce point ! Inutile et malvenu). En mangeant une bouchée d'un coup, ça a un goût douceâtre, mais pas forcément désagréable.
J'ai trouvé, comme beaucoup d'autres lecteurs dans les environs, que le roman peinait à trouver son souffle. Mais je ne l'ai pas non plus détesté. J'ai juste pensé qu'un tel sujet aurait peut-être mérité un meilleur traitement. J'aimais la prose des échanges mère-fille, elle seule aurait mérité un prix.