"Très tôt, je développai le goût des farces même douteuses, un solide appétit de survie, un narcissisme qui m'a épargné bien des maux et surtout le sens de la gaieté. J'étais le petit qui faisait rire les filles, courait tout nu dans leurs chambres juste pour entendre leurs cris d'orfraie. Ou bien je m'enfermais dans une salle de bains avec une camarade pour détailler nos anatomies. Quand nous étions surpris, la punition restait bénigne. Qu'était une gifle ou une quarantaine dans le "corridor noir", un couloir sans lumières, en comparaison des trésors dévoilés?"
Bruckner est un styliste toujours parfaitement habile, et le style, à la fois délesté des afféteries de Lunes de fiel, et étincelant du sens de la formule des essais, rend le récit impossible à lâcher. On ouvre le mince volume et ne le referme, quelques heures après, qu'une fois terminé.
Mais cette minceur a un coût, et la légèreté, principe de vie chez Bruckner, flirte avec le risque de la maigreur. Face à la figure paternelle, peu à peu devenu un ogre - ou plutôt, c'est de circonstance, un colosse aux pieds d'argile -, le caractère parcimonieux des propres éléments autobiographiques de l'auteur rend sa propre présence étique. A vouloir conserver centrale à son récit le rôle organisateur de son père, Bruckner ne donne de sa propre vie que quelques anecdotes, certes décisives - les premiers flirts, des fragments de Barthes et Jankélévitch, l'amitié fusionnelle avec Finkielkraut, etc. - et nous laisse alors sur notre faim.
L'ogre, ce n'est plus alors René Bruckner, mais le lecteur, à l'appétit aiguisé mais point rassasié, et qui voudrait bien davantage de cette vie libre, passée à écrire et à aimer sans entraves, dans une incarnation de liberté comme il y en a peu, et dont le modèle abondamment évoqué serait si bienvenu. Mais sans doute Bruckner a-t-il voulu, conservant l'essentiel de son intimité, préserver avec elle ses proches. Une autobiographie en bonne et due forme viendra peut-être, qui ne sera plus uniquement placée à l'ombre du père, et dont il se sera alors pleinement émancipé de l'emprise.