J'ai eu besoin de temps pour me faire une tête sur cet essai, que j'ai commencé bien avant le 24 février. Il m'a beaucoup touché. Et il m'a fait rager.
En premier lieu, le sujet de l'essai est fort attirant. Sans vraiment en donner une définition objective, l'auteure tente de circonscrire ce qu'est la grâce. En puisant dans l'histoire, la culture populaire, le cinéma, le sport, la danse et la religion, elle suggère qu'il s'agit d'une certaine authenticité dans le mouvement, une expressivité du corps en retenue, en délicatesse, mais aussi une attitude d'écoute tranquille vers l'autre. Une personne gracieuse est une personne qui donne. La grâce est aussi, on le comprend grâce à ses exemples (Roger Federer, Lynn Swann, Greg Louganis, Olga Korbut, Julius Erving, Margot Fonteyn), l'art de faire paraître facile ce qui est loin de l'être. Elle a des propos intéressants sur la différence entre des athlètes/danseurs puissants versus gracieux : où l'on est pétrifié d'admiration devant l'athlète surhumain, on vit un élan de joie en regardant l'athlète gracieux. Je paraphrase ici: elle estime que devant la grâce, nous éprouvons de la gratitude, de la sympathie et surtout, un sentiment de proximité avec l'athlète/danseur. On voit quelque chose de soi dans l'autre. On ressent plus que de l'admiration.
(Petit aparté. J'ai tellement regardé de vidéos des personnes mentionnées ci-haut. Quand on les regarde sous cette loupe, on se met à voir ce que l'auteure veut dire. Impossible de regarder Louganis plonger sans être émue par l'incroyable pureté de ses plongeons. Impossible de ne pas applaudir spontanément (et de réveiller son chum) en voyant Julius Erving *s'envoler* - il n'y a pas d'autres mots, la gravité n'a pas de prise sur ce géant de 2 mètres. Et Margot Fonteyn jouer une Juliette de 17 ans alors qu'elle a dépassé les 40 ans... On voit tellement l'adolescente en elle, dans son port de tête, dans ses épaules, c'est renversant. C'est beau à en pleurer.)
En deuxième lieu, l'auteure a écrit un très beau chapitre sur la grâce alors que le corps est engourdi par la maladie. Le programme du New York City Ballet développé pour les personnes atteintes de Parkinson démontre que la grâce est accessible à tout âge, même quand les mouvements sont saccadés, quand les mains tremblent, quand les bras se lèvent difficilement.
En troisième lieu, j'ai l'impression d'avoir appris un tas de choses plus ou moins essentielles à ma vie de tous les jours, mais qui me fascinent néanmoins. J'ignorais, par exemple, que l'étiquette Motown exige de ses artistes une formation personnelle continue (façon d'être, façon de faire). C'est d'ailleurs une des raisons pour laquelle le père de Beyoncé, qui était alors mineure, a signé sa fille avec Motown. Ben coudonc.
Enfin, je retiens de cet essai que la beauté n'est pas synonyme de grâce. L'élégance non plus. La grâce semble être, pour l'auteure, "ce petit supplément d'âme" comme le chantait France Gall.
Où j'ai ragé, c'est que l'auteure n'applique pas ses bons conseils. Si la grâce est de passer sous silence les erreurs des autres, elle n'y va pas avec le dos de la cuillère avec Britney Spears. Me semble que ce n'est pas faire preuve de "ce petit supplément d'âme" que de nommer ceux et celles qu'elle n'estime pas gracieux.ses. Il y a des passages élitistes et/ou réactionnaires qui m'ont râpé les yeux. Le côté silencieux de sa perception de la grâce m'énerve au plus haut point. Faut pas parler trop fort, faut pas trop rire. Ça nous ramène aux femmes dans les années 50, non?
Un livre intéressant en ce sens qu'il fait réagir.