La célébrité d'un auteur peut-être un piège pour son œuvre. La règle est générale mais le cas de Sartre l'illustre à merveille.
Alors qu'il était un véritable maître à penser philosophique et politique pour les premières générations de l'après guerre, depuis son oeuvre semble définitivement être tombée en désuétude.
Le tournant intervint dès la deuxième moitié des années soixante, au moment où les trois pilliers sur lesquels s'appuie l'oeuvre sartrienne (l'engagement littéraire, le marxisme et la philosophie de conscience) s'écroulent l'un après l'autre. Dorénavant, Sartre sera considéré comme un philosophe du passé, totalement obsolète voire même un peu ridicule. La nouvelle génération de penseurs dits "structuralistes" ou "post-structuralistes" portait en effet un jugement très sévère sur son oeuvre. Pour Michel Foucault, par exemple, Sartre n'était qu'un homme du dix-neuvième siècle qui s'efforçait en vain à penser le vingtième siècle. Jacques Derrida, pour sa part, estimait qu'il n'était "ni un philosophe très puissant, ni un grand écrivain."
Malgré quelques tentatives maladroites de réhabilitation posthume (je pense notamment au Siècle de Sartre de Bernard-Henri Lévy), ce jugement sévère sur l'inactualité de l'oeuvre sartrienne reste aujourd'hui très répandu. L'image médiatisée de l'intellectuel engagé et son indulgence à l'égard du totalitarisme soviétique y ont sans doute pas mal contribué. Si Sartre a pu tellement se tromper en politique alors que d'autres de sa génération se montraient plus lucides, est-ce que cela n'en dit pas long aussi sur sa philosophie?
Il n'en résulte pas pour autant que Sartre ne soit plus lu de nos jours, loin de là. Plus de quarante ans après sa mort, l'existentialisme sartrien est toujours enseigné dans les lycées et dans les facultés de philosophie. Cependant, dans la plupart des cas, c'est à la manière d'un courant philosophique historique qu'on en parle, en se référant à quelques formules célèbres censées résumer l'essentiel de la pensée sartrienne ("L'existence précède l'essence"; "L'homme est condamné à être libre"; "L'enfer c'est les autres", etc.).
Penseur à la fois dépassé et classique, il est difficile de nos jours d'aborder l'oeuvre de Sartre sans préjugés. Néanmoins, en dépit de son statut canonisé - ou peut-être à cause de celui-ci - un texte comme 'Être et le Néant a toujours de quoi surprendre celui qui, comme moi, pensait déjà (un peu) savoir ce dont il s'agissait. Voici ce qui m'a particulièrement frappé lors de ma lecture:
1/ La virtuosité méthodologique
L'originalité de cet essai ontologique ambitieux réside tout d'abord dans l'application de la méthode phénoménologique. Cette dernière consiste à décrire de la manière la plus concrète et précise possible l'expérience humaine de la réalité pour ensuite s'interroger sur les structures de l'être qui rendent cette expérience possible. Comment faut-il concevoir la conscience humaine et son rapport à la réalité pour que mon vécu concret soit possible? Voilà la question éminemment phénoménologique à laquelle l'Être et le Néant cherche une réponse.
Bien sûr, Sartre n'a pas été le premier à la soulever; avant lui Husserl et, surtout, Heidegger, formulaient la tâche première de la philosophie phénoménologique en des termes largement analogues. Or, le moins qu'on puisse dire est que Sartre applique la méthode phénoménologique avec brio. En comparaison des descriptions assez ternes de l'expérience que l'on trouve chez Husserl ou des descriptions certes très fascinantes mais pas toujours très intuitives de Heidegger, celles de Sartre sont bien plus parlantes et vivantes.
Certaines de ces "vignettes phénoménologiques" sont devenues justement célèbres comme celle du garçon de café qui joue à être garçon de café (p. 94) ou de l'homme qui découvre sa propre liberté angoissante au moment où il se rend compte que rien ne l'empêche de se jeter dans le précipice (p. 65). Or, il y en a beaucoup d'autres que j'ignorais et que j'ai trouvées tout aussi remarquables comme celle de la femme qui se désolidarise de sa propre main parce qu'elle refuse de s'avouer qu'elle est en train de se laisser séduire (p. 90) et celle de la caresse qui révèle la chair d'autrui en déshabillant le corps de son action (p. 431).
Franchement, je crois que Sartre a dû s'amuser pas mal en inventant ces illustrations à première vue un peu frivoles. L'analyse philosophique qui s'appuie sur celles-ci et qui vise à révéler les structures fondamentales de la conscience dans ses rapports avec soi, le temps, le monde et autrui est pourtant on ne peut plus sérieuse. Dans mon expérience de lecture, ce mélange de l'abstrait et du concret, du sérieux et de l'anecdotique romanesque contribue pas mal au charme du texte.
2/ L'effort de pédagogie et le style
Le style philosophique de Sartre a fait l'objet de nombre de critiques et de parodies. Le jargon existentialiste et l'usage fréquent de néologismes ("néantiser", "être-dans-le-monde", "ipséité", "ustensilité", etc.) se prêtent en effet facilement à la moquerie. Il en va de même de l'abondance de substantifs verbalisés ("le présent présentifie" (p. 306), "mes possibles se possibilisent" (p. 233)) et de phrases paradoxales construites entièrement autour d'abstractions ("Que doit être l'homme en son être pour que par lui le néant vienne à l'être?" (p. 60))
Pourtant, il serait difficile de nier l'effort de pédagogie qui sous-tend le texte tout entier. Tout au long du livre, l'auteur prend soin de bien articuler les étapes de son raisonnement de manière explicite en invoquant et réfutant des contre-arguments possibles avant de conclure sur tel ou tel point précis. Il marque aussi régulièrement des pauses afin de résumer le chemin parcouru avant d'enchaîner sur un autre aspect du problème analysé. On est bien loin ici de du style quasi-mystique de certains textes Heideggeriens. Si le vocabulaire sartrien s'inspire clairement du philosophie allemand, la manière d'argumenter reste cartésienne.
Or, bien que l'exposé soit structuré de manière très didactique, je ne l'ai jamais trouvé ennuyeux grâce au langage imagé qui est, lui aussi, typiquement sartrien (qui d'autre comparerait l'être humain à "un trou d'être au sein de l'Être" (p. 665) ou la fascination du voyeur pour ce qu'il observe par le trou de serrure à une manière "de se faire boire par les choses comme l'encre par un buvard" (p. 298)?).
Sartre reste aussi le maître des formules heureuses et des bons mots et j'en ai répéré plusieurs dans l'Être et le Néant qui m'ont fait réfléchir ou sourire et, parfois, les deux à la fois ("Si le temps est réel, il faut que Dieu attende que le sucre fonde"; "Pour que le futur soit réalisable, il faut que le passé soit irrémédiable" (p. 542); "La conscience est hégélienne, mais c'est sa plus grande illusion" (p. 190) :-))
3/ La préfiguration de l'oeuvre future
L'Être et le Néant fut publié en 1943. C'est pendant les premières années de la guerre que Sartre en conçoit le projet et qu'il y travaille de manière acharnée. Grâce aux Carnets de la drôle de guerre (publiés posthumement en 1983) je savais qu'il travaillait à d'autres projets en même temps et notamment à L'Âge de raison, roman qui sera publié en 1945 comme le premier volume des "Chemins de la liberté".
Par contre, je ne m'imaginais pas du tout à quel point "L'Être et le Néant" préfigure l'oeuvre future. Vers la toute fin du texte, les quelques pages que Sartre consacre à la pratique du ski (pp. 627-630) anticipent clairement sur la fin des "Mots", son autobiographie d'enfance, plubliée plus de vingt ans plus tard. La phrase d'introduction du tout dernier paragraphe que, dans "Les Mots", Sartre met dans la bouche de sa grand-mère ("Glissez, mortels, n'appuyez pas") est déjà citée verbatim dans "l'Être et le Néant" et y fait l'objet d'une analyse mi-philosophique, mi-poétique qui m'a paru très révélatrice sur le sens (et le non-sens) du projet biographique postérieur.
J'ai trouvé encore plus épatant que, dans "l'Être et le Néant", Sartre annonce déjà la grande biographie sur Flaubert qu'il ne publiera pas avant 1971. Pour quelqu'un qui, comme moi, ne sait pas encore ce qu'il aura envie de lire la semaine prochaine, il était frappant de voir un auteur annoncer le projet biographique monumental auquel il se mettra trois décennies plus tard.
Alors? Que conclure? Sans doute Foucault n'a-t-il pas tort; Sartre est effectivement un philosophe d'une autre époque. Il n'empêche que l'Être et le Néant reste un texte fascinant. Non seulement, il m'a procuré un réel plaisir de lecture, mais j'y suis souvent retourné depuis. En fait, cela fait maintenant plusieurs mois que j'ai terminé la lecture et je n'ai toujours pas rangé le livre. Je me retrouve souvent, le soir, à le feuilleter pour y chercher tel ou tel passage spécifique et à relire des sections tout entières avec autant d'intérêt que la première fois. Pour moi, c'est signe que les quatre étoiles sont plus que méritées.