Un titre mystérieux à « trois bandes » (l’amer, la mère et la mer) pour un livre riche, dense, instruit, qui engage la réflexion, un livre que j’ai picoré tant la lecture fut minutieuse et lente pour mon cerveau dépourvu de compétences approfondies en philosophie ou psychologie. J’ai peiné au départ, dérouté par les nombreux concepts et références, mais il y avait tant de passages intéressants à lire ou à recopier que je me suis accroché, sans tout comprendre. La première bande, c’est l’amer et dans la première partie de l’ouvrage, Cynthia Fleury explique comment le ressentiment peut toucher un individu (« Ce que vit l’homme du ressentiment »). Face à la densité du propos, elle le fait en chapitres concis et progressifs. Elle ne perd pas son lecteur, mais le met plutôt sur la voie de l’introspection et de la compréhension de lui-même et des autres. Elle montre que le ressentiment peut s’insinuer partout, chez tout le monde et à tout moment. Il nait d’un sentiment de douleur, de peine, d’injustice dans lequel une personne va se replonger constamment et qui va la ronger et la placer dans une position de victime face à des bourreaux. On en veut aux autres parce qu’on n’est pas heureux, on les dénigre et on finit même par les accuser. L’autre est coupable, responsable de nos malheurs. « Le ressentiment est cette astuce psychique consistant à considérer que c’est toujours la faute des autres et jamais la sienne ». Beaucoup moins présent dans un état autoritaire, le ressentiment est une maladie typique de la démocratie où nous sommes censés être tous égaux en droit et donc où la moindre inégalité blesse l’œil, où l’amertume est nourrie par le constat d’un écart entre les droits théoriques reconnus et les inégalités socio-économiques ou culturelles vécues. Nous faisons l’expérience de la frustration, de la perte de protection du système comme enfant, nous avons fait l’expérience de la perte de protection de la mère (voilà la deuxième bande). En plaçant l’égalité comme bien souverain, la démocratie rend paradoxalement insupportables les inégalités, génère un ressentiment collectif qui va miner en retour la démocratie. Or, rappelle Cynthia Fleury, quand une société se laisse envahir par le ressentiment, se laisse gagner par la haine et où seule « la destruction de l’autre est alors susceptible d’apporter une jouissance », cette haine va permettre l’émergence d’idéologies sectaires, le fascisme, le complotisme, le conspirationnisme, le populisme, l’intégrisme religieux, des idéologies toutes différentes, mais toutes construites sur le ressentiment. Alors que faire contre ce ressentiment collectif, contre ces dangers qui menacent le futur de la démocratie ? Pour autant et même s’il y a des conditions objectives au ressentiment collectif (insécurités et inégalités croissantes), c’est d’abord aux aspects subjectifs que s’intéresse Cynthia Fleury. Dès les premières lignes, elle pose la question de la part de responsabilité de l'individu dans le ressentiment. « Il y a ici une décision, un parti pris, un axiome : ce principe intangible, cette idée régulatrice, c’est que l’homme peut, que le sujet peut, que le patient peut. » Il est intéressant de constater que quand les conditions objectives de ressentiment sont présentes, certains individus entrent définitivement dans ce ressentiment alors que d’autres n’y entrent pas ou en sortent. Il n’y a donc pas de déterminisme, l’homme peut y échapper. C’est le principe d’ouverture, d’augmentation, la sublimation de l’amertume, l’épopée de « l’amer se transfigurant en mer » (la troisième bande) qui fait qu’à un moment donné nous n’allons pas vivre le grand large comme un exil ou comme un sentiment douloureux, mais précisément comme quelque chose qui permet de se déployer. Cynthia Fleury nous invite donc à ne pas sombrer dans le ressentiment, tâche difficile, mais pas impossible, comme a été pour moi la lecture de cet essai intéressant et réussi.