Si mes souvenirs sont exacts, car j'ai lu ce roman il y a bien plus d'une dizaine d'années, c'est chez Marin Preda (Le plus aimé des terriens) que le personnage principal Victor Petrini tombe amoureux à la seule vue des sublimes jambes d'une femme dont on n'aperçoit pas encore le visage. Fatale rencontre. Je me suis donc dit, à la découverte de la couverture (« française ») du livre de Dan Lungu qu'il sera question d'une histoire de lolita (silhouette et robe de femme-fille) en tons rose bonbon. Trop « amazing » à mon goût, me suis-je dit, en succombant toutefois à la tentation de courir chez mon libraire. Mais quelle surprise, à présent que je viens d'en finir la lecture, que ce sentiment de certitude sur la « pertinence » du choix de cette illustration. Peut-être qu'au fond, plus que Marga, c'est bien sa « valisette » qui fait son apparition, « de manière imprévue » à la page 103, vanity porté avec une certaine grâce, qui incarne la femme à oublier, celle qui rend fou. Il s'agit là du sens premier du mot rendre: retour à cet état initial qu'on perd avec la maturité, avec l'âge tout simplement, état qui s'apparente à l'authenticité de l'enfance, ce paradis perdu (à jamais!), mais souvent retrouvé grâce à la mémoire (page 250).
Cette « élégante valisette »permet à Andi de découvrir, comme il le dit lui-même: « un monde tout nouveau ». C'est toute l'ambivalence de ton à la fois ironique et tendre contenue dans « ... elle s'est installée sur le lit , la valisette à côté d'elle. Elle l'a ouverte, radieuse, comme si c'était un cadeau de Noël » qui semble moirer le papier peint de la couverture de reflets pourpres. Il faudra atteindre la page 223 pour recevoir l'aveu d'un autre homme, ami de longue date de Andi, Flavius, le boursier doctorant en philo parti à l'étranger et alter-ego (plus lucide?) du premier: « sauf que moi, ignorant de l'Est et pas lecteur des revues féminines, je croyais qu'à la fin du XXème siècle l'amour et le romantisme existaient encore ». Puisque « les explications ne servent à rien dans une séparation » il apparaît en effet plus sage d'aller boire une bière. Résonne alors pour moi, l'écho amusant d'une anecdote sur le chanteur du groupe Meat loaf qui disait « Who am I, Why am I here? Forget the questions! Someone gimme another beer! ». La bière est bien la belle blonde des hommes comme Andi et dans une certaine mesure (sans jeu de mots aucun!) elle permet de sauver son âme bien (ou parce ) qu'elle brûle moins la gorge que la vodka (la vraie de vraie) ou le « truculent » breuvage offert par Tacké en l'honneur du surprenant « sponsor austalien » (page 244). Toute « clarté effrayante » ne peut être que farce?
Ses « jambes arachnéennes », la femme (et peu importe qu'elle soit une sacrée inconnue posant pour Susan Fox, le personnage de Magda, ou une sœur pocaïte) « devait les laver dans le goulet d'une bouteille d'eau-ou d'une bouteille de lait » (page 210) pense Andi. Vous savez, de celles que j'utilisais enfant en guise de tire-lire, car parfaites pour les pièces légères de 5 lei.
La description en une page à peine des relations entre Marga et ses parents (page 18-19) culminant avec la référence au Q10 est pour moi un des passages les plus drôles, qui décrit avec justesse des relations parents-enfants comme seul « chez les roumains » j'ai pu en rencontrer, par delà tout aspect quelque peu « universel » de la chose.
Aucune envie d'oublier ce livre instant unique à capturer dans son bagage plaisant de lecteur: « La robe de Marga s'était prise entre ses cuisses, mettant en évidence la ligne musicale de ses jambes, ses hanches désinvoltes et ses fesses sculpturales. Clignant des yeux, j'en pris une photo pour ma mémoire intime. » (page 124) Oublions les smartphones et leurs appareils photo toujours dans la poche de nos pantalons, car ils sont annonciateurs de trop de « disturbations » pour nos yeux de lecteurs reconnaissants.