Julian Barnes, francophile revendiqué, ne peut pas ignorer les échos voltairiens du titre de ces "Lettres de Londres". Aussi n'est-ce pas aux Français qu'il les a d'abord adressées mais aux lecteurs du "New Yorker" dont il fut au début des années 1990 le correspondant en Angleterre, chargé de faire découvrir et d'expliquer aux cousins d'Outre-Atlantique les particularités, pour ne pas dire les bizarreries, des Britanniques : s'il mentionne la Marmite et le cricket, il s'attarde beaucoup plus sur ces étrangetés majeures que sont la famille royale ou Mrs. Tchatcher, mais aussi sur des sujets de civilisation comme les échecs ou le goût des labyrinthes végétaux. Trente ans plus tard, cette collection d'articles est toujours d'une lecture très profitable. Si le détail a vieilli, les fondamentaux restent, et notamment cette étrangeté particulièrement remarquable qu'est une Constitution non écrite. De manière plus fine, Barnes observe la manière dont son pays a été marqué par le tchatchérisme qui, par bien des aspects, continue après Thatcher ; il livre ainsi une analyse mélancolique de la disparition des groupes de petits chanteurs au moment de Noël. Que l'occasion ait fait le larron (comme lorsqu'il suit la campagne électorale de l'actrice Glenda Jackson) ou qu'il s'astreigne à un véritable travail d'enquête et de rencontres, Barnes prend son rôle très au sérieux et accomplit un véritable travail de journaliste. Mais il l'accomplit sans esprit de sérieux et nous donne également l'occasion de bien rire, qu'il cultive l'art du portrait vache ou pointe avec un humour forcément britannique les manies et les contradictions de ses compatriotes. Un article demeure pour moi quelque peu hermétique : c'est celui qui est consacré à la vague de banqueroutes personnelles de souscripteurs du géant de l'assurance Lloyd's. Barnes a beau expliquer les particularités étonnantes de cet établissement qui fonctionne (ou fonctionnait à l'époque) comme une bourse et non pas comme une compagnie, bourse sur laquelle les "Names" (associés cooptés participant à la garantie générale par l'acceptation d'une responsabilité individuelle illimitée) investissent leur argent dans l'espoir de fructueux rendements, jamais je n'ai réussi à la lecture de l'article à comprendre vraiment les arcanes financiers de la chose, si bien sûr toute ma compassion est allée aux pigeons plumés dans des opérations qui semblent, au Royaume-Uni, avoir donné lieu à quelques pénibles actions en justice entre parties rivales, alors qu'il est probable qu'en France le Parquet aurait fait avancer les choses de sa propre initiative sous le chef d'escroquerie généralisée. Enfin il faut admettre que certains articles sont un peu longuets ; non que Barnes tire à la ligne : ces textes sont remarquablement peu calibrés et il est évident que le "New Yorker" lui demandait de la qualité et non de la copie ; c'est probablement le désir honnête de l'auteur d'expliquer à fond les situations et d'en évoquer tous les aspects qui produit ces quelques impressions de redondance. On est toujours récompensé de sa patience par une saillie drolatique : ce n'est donc vraiment pas une raison de ne pas lire ce livre.