Elles sont nombreuses dans ce cas, à combiner deux identités, à cultiver la honte et le tabou, à porter le mensonge comme seconde peau. Pourtant, on refuse de les voir. Pour parler à toutes ces « transgressives », pour attirer l'attention sur elles, Rahma Adjadj revient sur son histoire personnelle. Sur le racisme qu'elle a intériorisé à l'adolescence, sur ses relations avec des hommes blancs qui l'ont souvent fétichisée. Sur sa trajectoire, elle qui est la première femme de sa famille à pouvoir choisir ses études, son métier, sa vie.
La crainte de contribuer aux stéréotypes sur les jeunes femmes de famille musulmane est bien présente. Pourtant, qu'elle raconte l'enfance et l'adolescence de son père dans les montagnes de l'Atlas ou bien le crime dont a été victime sa mère enfant, son livre sonne comme un hommage. Avec son bagage littéraire, de sa plume soignée, Rahma Adjadj reprend le contrôle de la narration. Créant un espace de parole unique sur la double identité et sa complexité, son écriture est « souffrance » comme elle le dit elle-même. Refusant désormais de choisir, elle explore ses tabous les uns après les autres pour repousser la honte petit à petit aux confins d'elle-même.
Un essai qui a la puissance d'un « Génie lesbien » d'Alice Coffin en ce qu'il propose des angles de vue inédits et libère la parole de femmes dont a trop longtemps détourné le regard. Il faut beaucoup de courage pour se narrer aussi intimement, et beaucoup de talent pour mettre des mots si précis, et si beaux malgré la douleur, sur une réalité. « Nous, les transgressives », avec son titre fédérateur, ouvre la voie pour que chacune d'elles puisse enfin se reconnaître, et pourquoi pas raconter sa propre histoire.