Rutilius Claudius Namatianus est un romain d’origine gauloise du début du cinquième siècle : issu d’une riche famille du sud de la Gaule, probablement l'actuelle Toulouse, il effectue une carrière administrative à Rome quand celle-ci est mise à sac par Alaric et ses Goths. Cet ouvrage, Sur son Retour, est composé de deux livres contenant un poème de sa composition dans lequel il raconte son retour de Rome en Gaule par bateau à l’automne 417, le long de la côte italienne, pendant sept journées, chaque jour étant rythmé par une escale à terre, donnant occasion à un nouveau tableau : Depuis Portus Augusti, il passe à Civitavecchia, puis Portus Herculis, puis un campement de fortune à l’embouchure de l’Umbro, puis Falesia, Populonia, Vada Volaterrana, Portus Pisanus, et Luna. Ce voyage par bateau est donc l’occasion à faire des clins d’œil aux œuvres classiques, en particulier l’Odyssée d’Homère, mais aussi l’Enéide de Virgile.
L’auteur est un aristocrate païen, réactionnaire, attaché passionnément à Rome, à son histoire, à sa culture, sa religion, à ses succès. Son poème s’ouvre sur un très vibrant hommage à cette ville chérie qui a civilisé le monde et gommé les différences entre les peuples pour les réunir en un seul.
« Oh ! combien oh ! que de fois pourrais-je estimer heureux ceux qui ont eu la chance de naître sur ce sol béni, ces généreux descendants des nobles romains, qui ajoutent à la gloire de leur naissance l’honneur de vivre à Rome. » (I, 5-8)
« Aussi loin que le monde vivable s’étend vers les pôles, aussi loin la terre s’est ouverte à ta valeur. Tu as formé pour des nations différentes une même patrie. Aux peuples sans lois tu as rendu service en régnant sur eux après les avoir conquis. Et en offrant au vaincu le partage de tes propres lois, tu as fait une cité de ce qui était jadis l’univers »(I, 61-66)
Il appelle à la confiance et à la résistance face aux invasions :
« Propage ces lois qui vivront avec toi pour des siècles, et seule, ne redoute pas la fatale quenouille ! […] Les temps qui te restent ne sont soumis à aucune limite. […] Courage donc ! Qu’une nation sacrilège tombe enfin en victime ! Que les Goths courbent enfin tremblant devant toi leur cou perfide ! »(I,133-144)
Mais ce monde tel qu’il est devenu, il ne le comprend plus, il ne le supporte pas, il le rejette, car il n’est pas ressemblant à cette image idéale qu’il aime. Ce n’est pas la civilisation qui l’emporte, c’est la sauvagerie barbare qui a contaminé la romanité. Un thème de la corruption qui était déjà présent chez ces romains de la fin de la République et du début de l'Empire qui raillaient les Graeculi, les petits grecs, mais qui ont fini par adopter leur culture.
Parmi les choses contre lesquelles Rutilius gémit, il y a ces nouveaux cultes orientaux qui se sont répandus dans tout l’empire et l’ont peu à peu transformé, faute de vouloir se fondre dans le modèle romain : le judaïsme et le christianisme. Parmi ceux qui sont ensorcelés par le pouvoir séducteur de cette dernière secte, les moines de l’île Capriaria :
« Voici que surgit Capraria, île repoussante toute remplie de ces hommes qui fuient la lumière. Eux-mêmes se donnent le nom grec de moines, parce qu'ils veulent vivre seuls, sans témoins. Ils redoutent les faveurs de la fortune, tout en craignant les atteintes. Est-il concevable de se rendre volontairement malheureux par peur de le devenir? Quelle est cette rage stupide de cervelles à l'envers? A force de craindre les malheurs, ne pouvoir souffrir non plus le bonheur. » (I,440-446)
Devant un rocher près de Pise où s’est retiré l’un deux :
« Naguère il était des nôtres, ce jeune homme issu d'ancêtres de haut rang, auxquels sa fortune et son mariage ne le rendait pas inférieur ; mais les Furies l'ont poussé à abandonner les hommes et la terre et il vit exilé, pauvre naïf, dans une retraite sordide ! Il s'imagine, le malheureux, que le souci du ciel s'entretient dans la saleté, et il se tourmente, plus cruel contre lui-même que ne le seraient les dieux offensés. Le cède-t-elle aux poisons de Circé, je vous le demande, cette secte-là ? Alors c'était les corps qui étaient métamorphosés, aujourd'hui ce sont les âmes. » (I,518-527)
Rencontrant un aubergiste juif à Falésie, il déverse sa bile contre des coutumes qui lui semblent extravagantes comme la circoncision ou le sabbat, et en vient alors à regretter paradoxalement les conquêtes militaires pourtant naguère exaltées :
« Ah ! Si seulement la Judée n’avait jamais été soumise par les armes de Pompée et le pouvoir de Titus ! La contagion de ce fléau se répand plus largement maintenant qu’on l’a retranché, et la nation vaincue pèse lourdement à son vainqueur. »(I,395-398)
Il fustige également les familles romaines qui se sont alliées à la plèbe et ont trahi l’aristocratie, par appétit du pouvoir, comme les Lépides. Mais ses flèches les plus acérées, il les réserve à Stilicon qu'il rend directement responsable du sac de Rome par Alaric(410):
« Il n'en est que plus cruel, le forfait du sinistre Stilicon, car le traitre a livré le coeur de l'empire. [...] Dans ses entrailles sans défenses, il a dissimulé un ennemi en armes »(II,42-45)
Les Goths resteront au pouvoir jusqu’à ce que le fameux général romain Bélisaire vienne les chasser au siècle suivant (560), et que le général eunuque d’origine arménienne Narsès ne prenne la suite en administrant la ville. Ce dernier sera chassé par la femme du nouvel empereur de Constantinople, et bientôt, les Lombards déferleront sur l’Italie (568).
Ce texte est une pièce historique intéressante qui donne un aperçu de la réaction d'un noble païen lors de l'invasion de Rome par les Goths. Il est malheureusement gravement tronqué dans livre II: toute la fin est perdue.
È troppo lungo venerare Roma tutta una vita ? Hai fatto di genti diverse una sola patria, la tua conquista ha giovato a chi viveva senza leggi, hai reso l'orbe diviso unica Urbe. Vincere chi si è temuto, amare chi si è vinto. Nonostante il dolore le ferite saranno risanate e dall'avversità nascerà la prosperità, dalla rovina la ricchezza. Sia che mi spetti finire nelle mie patrie terre la vita, sia che mai tu mi venga restituita agli occhi io mi dirò fortunato e felice al di là di ogni altro desiderio se crederai per sempre di ricordarti di me. Omnia perpetuos quae servant sidera motus nullum viderunt pulchrius imperium. [R.N.]