Geneviève Brisac et Agnès Desarthe nous payent une traversée de la vie de V. Woolf, dans ce "roman-biographie" qui mélange génialement les genres, dans lequel on est bien, captivés, qu'on voudrait ne jamais lâcher. Remarquablement écrit, pas académique (beaucoup de citations, de passages des livres, des lettres, et des journaux de Woolf; mais pas mis en exergue- mêlés au flot du récit), les deux femmes nous interrogent sur le temps, la mémoire, thèmes de fond de l'auteur. Mais aussi le travail d'écriture, d'écrivain, et qu'est-ce qu'être un grand écrivain? (peut-être un des meilleurs ouvrages que j'ai lu sur ce point!). J'ai aimé la finesse de réflexion sur les liens que Woolf faisait entre littérature/peinture et ses rapports avec sa soeur, Vanessa Bell, peintre elle même; qu'elle enviait parfois de pratiquer cet art plus immédiat (le spectateur ressent au moment où il voit la peinture, c'est simultané; ce qui n'est évidemment pas le cas pour le lecteur qui doit faire l'acte de lire pour ressentir). On apprend à connaître un peu cette femme libre (qui connut deux guerres, et l'entre-deux: les années folles, puis le désenchantement); à l'humour cinglant. Un génie littéraire qui a lutté toute sa vie pour que le public ose s'emparer des livres. Et c'est aussi -surtout- cette femme qui inventa le "je" océanique (le terme est des deux auteures), universel, de toutes les femmes à travers la voix d'une seule.
"Si nous acquérons la liberté et le pouvoir d'écrire exactement ce que nous pensons, si nous parvenons à échapper un peu au salon et à voir les humains, non seulement dans leurs rapports les uns avec les autres, mais aussi dans leur relation avec le ciel, les arbres, le reste, alors si nous ne reculons pas devant le fait qu'il n'y a aucun bras auquel s'accrocher, et que nous marchons seules, alors, cette poétesse morte qui était la soeur de Shakespeare prendra cette forme humaine à quoi elle dit si souvent renoncer. Tirant sa vie des inconnues qui furent ses devancières, ainsi qu'avant elle le fit son frère, elle naîtra."
On est triste de quitter V.Woolf lorsque le livre s'achève, on voudrait rester encore un peu auprès d'elle, pour la soutenir, pour l'armer face aux absurdités du monde. Et même si on connait la fin, on voudrait lui tenir la main juste encore un petit moment. Le pari de Brisac et Desarthe est gagné: impossible de résister, je me plonge dans son oeuvre... ne serait-ce que pour la retrouver.