Une lecture absolument indispensable, essentielle.
« Les personnes qui incestent ne le font pas parce qu'elles ont des « penchants pédophiles » ou parce qu'elles sont malades, ou parce qu'elles sont des monstres. Elles le font parce que le corps des enfants est le plus facile à dominer.
Le sociologue Éric Fassin définit la culture du viol de cette manière : « Il s'agit de penser la violence sexuelle en termes culturels et non individuels, non pas comme une exception pathologique, mais comme une pratique inscrite dans la norme qui la rend possible en la tolérant, voire en l'encourageant. Le viol apparaît ainsi comme un comportement extrême dans un continuum qui commence par les comportements ordinaires, jugés normaux'. »
Nous pourrions remplacer le terme « viol » par « inceste» pour arriver à la même définition de la culture de l'inceste: « il s'agit de penser l'inceste en termes culturels et non individuels, non pas comme une exception pathologique, mais comme une pratique inscrite dans la norme qui la rend possible en la tolérant, voire en l'encourageant », et nous pourrions ajouter : « La silenciation des situations d'inceste au niveau de la famille et des institutions et leurs acceptations permettent le maintien d'une société et d'une culture hétéropatriarcale basée sur la domination des corps des femmes et des enfant par les hommes ».
« L’inceste tabou à dire, mais pas à commettre »
« Depuis Pierre Janet', les cliniciens et les théoriciens du fonctionnement psychique ont observé que les comportements d'une personne pouvaient être « sa façon de se souvenir' » d'événements traumatiques. Plus récemment, les découvertes des neurobiologistes ont permis de formaliser la manière dont « le corps marque les coups'», notamment parce que l'expérience sensorielle et émotionnelle reste bloquée dans l'amygdale cérébrale, même si la conscience n'en sait plus rien. Lors d'un événement créant un stress extrême
- comme une agression incestueuse -, des mécanismes biologiques de sauvegarde nous permettent de survivre par une déconnexion entre l'esprit et les éprouvés physiques et émotionnels causés par la violence. Cette dissociation est obtenue par la production par l'organisme d'hormones anesthésiantes qui empêcheront le fonctionnement normal de mémorisation : « l'hippocampe ne peut pas faire son travail d'encodage et de stockage de la mémoire, celle-ci reste dans l'amygdale sans être traitée, ni transformée en mémoire autobiographique. Cette mémoire émotionnelle, "boîte noire des violences" piégée hors du temps et de la conscience est la mémoire traumatique'». Des faits graves avérés risquent d'être totalement amnésiés dans 10? à 40 %' des cas, selon les contextes et les études disponibles. Par ailleurs, les souve nirs traumatiques sont rarement complets. La part cognitive d'un souvenir disponible peut être privée de toute mémoire émotionnelle et sensorielle. Il arrive fréquemment qu'un pan entier de l'enchaînement des événements soit « manquant » ou alors, c'est le contexte qui se perd dans un brouillard opa-que. Ces recherches et observations cliniques signifient que nombre d'entre nous vivent avec des souvenirs traumatiques « informulés ».
Cette mémoire traumatique réduite au silence se manifeste pourtant, parfois bruyamment, comme un ennemi en soi, un « agresseur introjecté » (disait Sándor Ferenczi), un « colonisateur » infiltré. Lors de la constitution de la mémoire traumatique, les propos dégradants, l'excitation perverse. lo comportements de l'auteur trice sont enregistrés au même titre que les autres éléments de l'expérience sans que l'esprit soit en mesure d'identifier ceux-ci comme « ne lui appartenant pas ».
Certaines situations réactivant le trauma sont alors susceptibles de « réveiller » les aspects de ce dernier apparte int à l'agresseur euse, et amener la victime à rejouer de ènes qui ensuite, quand elle sera de nouveau « connectée elle-même, produiront de la honte, du dégoût ou de la haine d’elle-même. »
« Lorsqu'une victime ignore tout ou partie de ce qui lui a été infligé, elle protège et perpétue malgré elle le système e domination. Il ne lui est pas possible de mettre fin aux agissements des agresseur euses par une action en justice'. Celui qu'elle a introjecté malgré elle est inaccessible, invisible, insaisissable, et ceux qu'elle rencontre - peut-être dans une recherche aveugle d'élucidation du drame initial - peuvent facilement arguer de son consentement. Le silence de la mémoire protège les agresseur-euses.
Il est connu que, dans certains cas, des substances ont à dessein été administrées à la victime, enfant ou adulte, au moment des violences (alcool, drogues, médicaments, etc.). Si la terreur et le choc traumatique, l'immaturité psychique et la vulnérabilité infantiles n'avaient pas suffi à faire taire la victime, les produits y parviendraient. L'enfant pourrait tout aussi bien être mort-e sous des coups, puisqu'elle ou il ne peut plus témoigner de l'autre monde où est enfermée à jamais sa mémoire. C'es ainsi que l'auteur-trice des faits peut faire l'économie de la violence physique et commettre un crime parfait ».
« Dans l'inceste, modèle absolu de l'agression sexuelle contre l'enfant', il est impératif pour la victime de « maintenir la situation de tendresse antérieure? » - de faire comme si papa était toujours papa, comme si sa confiance et ses élans affectueux n'avaient pas été trahis. Il serait impossible de continuer à vivre, manger suffisamment, aller à l'école et comprendre ce qu'on nous dit, en gardant présente à la conscience la réalité de la violence sexuelle incestueuse. Alors, c'est l'enfant qui s'accuse, ou plutôt, qui croit devoir s'accuser alors qu'elle ou il ne fait que réciter une leçon odieusement enseignée : elle ou il est coupable. C'est l'enfant qu'on accuse et l'adulte qu'on protège. Le sentiment de culpabilité de la victime appartient au crime. Les auteur trices en ont autant besoin pour perpétuer leurs actes que d'un coin tranquille.
De même, l'amnésie, ou le refoulement si l'on préfère, protège l'enfant de l'impensable cruauté du monde mais, paradoxalement, participe de la perpétuation de celle-ci.
La stratégie systématique, et quasi infaillible, d'inversion de culpabilité déployée par les auteur trices se perfectionne en inversion de protection. Les victimes sont désignées pour leurs symptômes, leurs crises, leur « fragilité »...
1. Pour une enfant, une adulte est toujours potentiellement une parente.
L'enfant attend donc de l'adulte qu'il se comporte en protecteur-ice et en guide en cas de besoin. En ce sens, on pourrait dire que toute agression sexuelle contre une enfant relève de l'inceste, s'inscrivant seulement selon sa gravité plus ou moins haut sur une échelle de la trahison éthologique.
2. Sándor Ferenczi, « Confusion de langue entre les adultes et l'enfant », art. cit., p. 130.
Les conduites dissociantes' - boulimie, anorexie, mises en danger physiques ou sexuelles, sexualité violente, addictions, etc. - permettent aux survivant•es de ne pas succomber de désespoir (au moins pour une part d'entre eux) tout en protégeant les auteur-trices. Muriel Salmona a décrit comment notre organisme nous permet de survivre à un état de stress traumatique par la production de drogues anesthésiantes « morphine-like » et « ketamine-like ». Cette dissociation permet, non seulement, de ne plus ressentir la violence et la souffrance infligées, elle peut aussi créer un état pseudo-agréable, au même titre que les drogues exo-gènes. Sans protection, sans reconnaissance, sans consola-tion, les victimes n'ont pas d'autre choix que de chercher à se maintenir dans cet état de conscience modifié par tous les moyens disponibles?. Depuis longtemps, la société participe activement à la détresse des victimes en les dénigrant pour leurs symptômes.
Théorie du fantasme = échappatoire à la réalisation : sacrifice de l’intégrité de son propre esprit pour sauver ses parents.
Tout se passe comme si, en matière e violences sexuelles contre les enfants, chacun pouvait être amené à un état d'enfance et incapable de penser de quoi sont capables certain es adultes.
Ce doute du corps social dans son ensemble, les survivant es l’entendent bien. Si la tempête neurologique déclenchée par les actes inconcevables n'y a pas suffi, ce bain d'invalidation anticipée y parviendra. Les victimes oublient ou doutent. Le doute profitera à celui ou celle qui ne sera jamais accusée'.
Tant que les victimes ignorent, culpabilisent, et sont convaincues que leurs symptômes parlent de qui elles sont et non de ce qu'elles ont vécu, leur souffrance paraît sans fin et la culture de l'inceste se perpétue, de génération en génération.
N'est-il pas temps, pour les victimes et pour nous toutes, de renoncer aux « théories échappatoires » ?
L’inceste est une règle, mais il y a également des règles dans l’inceste : (…) l’excitant n’est pas l’amour mais le pouvoir et l’effraction. (…) car pour se reproduire sans rien dire, la culture de l’inceste entretient la confusion entre domination et amour.
Il ne doit donc rien au hasard que le nombre d'incestes pratiqués par les mères soit bien supérieur au nombre de viols commis par des femmes et représente une part conséquente des incestes (un quart environ) car elles profitent et assoient une position de domination par l'âge, en tant que première propriétaire des enfants.
Ce n'est pas un hasard non plus si le plus grand nombre d'incestes est commis par la personne la plus âgée et « la plus homme » de la famille. Environ 75 % des agresseurs seraient des hommes, adultes ou adolescents. Et pour la majorité, des pères.
La notion même d'« échange des femmes » qui place celles-ci au rang de marchandises, de bien comme un autre à échanger. Si les femmes sont en position d'être cédées, alors elles ne peuvent pas s'offrir elles-mêmes, en cela leur statut est inférieur aux hommes. Pour les féministes radicales, la psychanalyse de Freud, puis celle de Lacan, et l'anthropologie structurale sont, « en un sens, l'idéologie du sexisme la plus sophistiquée qu'on puisse trouver*», et ses inventeurs sont aussi sexistes et homophobes que les systèmes dont ils parlent. Lors des débats qui ont agité la France au moment de la création du pacte civil de solidarité (Pacs) à la fin des années 1990, qui devait permettre un premier contrat d'union entre conjoints du même sexe avant le mariage pour tous, l'anthropologie de Claude Lévi-Strauss était mise en avant par les opposants au pacte. Jeanne Favret-Saada, célèbre anthropologue française, remarquait que « Lévi-Strauss, Freud et Lacan paraissent-ils incapables de distance critique [...), au point d'ignorer qu'ils ont un coût Dour leurs victimes - les femmes et les homosexuels ? ».
Proposition de modification de l’expression « présomption d’innocence » en présomption de non culpabilité. Oui ! Pourquoi parler d’innocence alors que le droit pénal ne parle que de culpabilité ou non culpabilité.