Un nouveau roman déroutant de César Aira ! Je ne sais pas comment il fait, mais fidèle à son habitude, il nous enveloppe toujours de sa prose fluide et surprenante : parfois, vous pensez comprendre tout ce qui se passe et d’autres fois, vous n’en avez aucune idée.
"Le Président" raconte l’histoire du Président argentin qui se promène incognito la nuit dans Buenos Aires pour se mêler au peuple et partager ses peines et ses joies comme dans les contes orientaux. Étrange personnage que ce flâneur nocturne, il ne semble posséder aucune qualité de responsable politique, les problèmes l’indiffèrent, car il n’y a « qu’à attendre que le cours des événements les dissolve » et il regimbe à l’action, convaincu que « la perfection [est] déjà présente dans le monde et que les intrusions volontaristes ne [peuvent] que l’abîmer ». Il tente de démêler les fils de sa relation avec le petit Birrete, son petit pauvre, un ami d’enfance d’origine modeste qu’il a fini par croire fou ou mort et qui revient le hanter. La maigre distribution est complétée par la Rabina, un personnage exotique, une sorte d’amazone qui, à l’adolescence, lui a ouvert les portes du plaisir sexuel, et Xenia, une amie voluptueuse dotée d’un don exceptionnel pour le pragmatisme et l’efficacité, à qui il a confié la gestion de sa petite épicerie dans un quartier de banlieue. L’action se déroule dans le triangle formé par la Casa Rosada (le palais de l’Élysée argentin), l’Hôpital Argerich et le Prestige Hygiénique, un bâtiment sinistre qui reste ironiquement « une relique de ce qui n’avait jamais été réalisé pour le plus grand bien du public » ! À la suite d’une série d’enlèvements, tous les personnages semblent converger vers ce dernier bâtiment pour l’épilogue du récit, mais le roman se termine sans réel dénouement à la grande surprise du lecteur.
Un roman déconcertant, disais-je en introduction, dans lequel l’auteur mélange les genres, sans respecter les règles narratives et en détruisant sciemment la moindre certitude. Cette confusion permanente de sens surprendra peu ceux qui ont déjà lu cet écrivain et l’histoire de ce chef d’État qui ne fait rien d’autre que se promener dans Buenos Aires la nuit et de dormir le jour ressemble à une non-histoire. Je me suis demandé plus d’une fois si je devais accepter cette spirale narrative ne menant nulle part. César Aira décrit parfaitement ce que j’ai ressenti par moment quand son personnage principal nous livre cette réflexion : « C’était un cercle et, en visualisant la chose dans ce format, il se demanda s’il n’était pas en train de se tendre à lui-même un piège à l’intérieur duquel il pouvait continuer à tourner en rond indéfiniment. »
Mais cette fable onirique et extravagante m’a également fait l’effet d’un vent frais et se plonger dans un livre de César Aira est une expérience de liberté totale. Au début, il y a un souffle de familiarité qui vous fait entrer dans le texte, puis vous rencontrez progressivement l’insolite jusqu’à ce que vous soyez complètement fasciné par son univers. Ainsi, dans les premiers paragraphes, on fait la connaissance du Président, un personnage que l’on imagine bien occupé et qui a un besoin légitime de se détendre le soir en se promenant. Le récit fait allusion aux problèmes économiques du pays, à l’inflation, à la dette extérieure et on ne voit pas venir un autre rapport à la réalité plus fantasmatique ou poétique. Petit à petit, en essayant de résoudre une équation intime qui relierait trois personnes clés de sa vie, la bizarrerie du personnage et de son univers psychédélique envahit le lecteur.
César Aira se plaît à déformer constamment son récit pour mieux faire parler son président névrosé, dont la fonction n’a ici aucune raison d’être si ce n’est qu’elle permet au personnage d’être plus libre de faire et de penser ce qu’il veut, quand il le veut. Mais sa pensée libérée, loin de s’envoler, devient au contraire obsessionnelle, préoccupée uniquement par l’énigme de la réalité à tel point qu’il oublie rapidement les raisons concrètes, pour ne pas dire réelles, de son histoire. Traversant un quartier peu recommandable, il finit par formuler le problème de la manière suivante : « tout le monde là-bas voulait échapper à la réalité, que la pauvreté rendait infréquentable. La tension était palpable dans les airs : sur ce terrain, les expulsions étaient permanentes. Les riches, en revanche, parce qu’ils vivaient dans un monde plein de fantaisie, aimaient la réalité. »
« Où se situer face à la réalité ? » semble nous dire César Aira. Toujours en mouvement, n’échappe-t-elle pas en permanence à l’analyse ? Faut-il s’en méfier, car elle serait « la cause et l’origine de la subjectivité » ? Faut-il s’en libérer dans ce geste oriental de promenade nocturne ?
En dépit de son titre, "Le Président" n’est pas un roman politique, et encore moins une revendication sociale concrète, car finalement le personnage principal ne fait rien, tout se dilue dans ses obsessions quotidiennes et non dans une réelle volonté de modifier la réalité au profit ou au détriment de ceux qu’il gouverne. Il relève plus de l’expérimentation, peut-être même d’une aspiration à un renouveau littéraire dans une prose sûre et fluide nourri par un vocabulaire riche et savoureux.
Malgré des moments de perplexité, j’ai plutôt aimé ces pérégrinations nocturnes, les images qui s’en dégagent, la construction d’intrigues imprévisibles, la réflexion sur notre place dans la réalité, sur nos responsabilités, la création ou l’imagination.