Au début de ce premier cahier, Henriette a quatorze ans, c'est la rentrée au couvent de Lorette à Saint-Hyacinthe ; à la fin, elle se prépare à devenir pensionnaire au couvent de la Présentation. Dans l'intervalle, elle note ses joies, ses chagrins, ses espoirs et ses désillusions, alors qu'elle affronte les contrariétés de sa belle-mère, scrute ses sentiments à l'égard de son jeune voisin, Maurice Saint-Jacques, et fait la connaissance d'un jeune musicien américain atteint d'une maladie mortelle. C'est à l'aune de l'expérience quotidienne qu'Henriette Dessaulles interroge les grandes vérités. Considérant avec une étonnante acuité critique le comportement de ses contemporains, elle porte sur son temps et sur son milieu un regard neuf, décapant. Un texte d'une exceptionnelle qualité, tout en mouvements du cœur et de l'esprit, une écriture à la mesure d'une personnalité hors du commun.
Henriette Dessaulles est née en 1860, dans une famille de notables politiques, à Saint-Hyacinthe. En 1881, elle y épousera Maurice Saint-Jacques, son jeune voisin qui tient une si grande place dans son journal. En 1897, au cours de la campagne électorale où il est candidat libéral, Maurice meurt des suites d'une pneumonie ; Henriette se retrouve veuve après avoir donné naissance à sept enfants. Pour gagner sa vie, elle rédigera des chroniques de graphologie dans La Patrie, Le Nationaliste, Le Devoir, puis des chroniques féminines dans Le Journal de Françoise et dans Le Canada. En 1911, dans Le Devoir, elle inaugure une chronique hebdomadaire sous le titre «Lettre de Fadette», qu'elle tiendra jusqu'à l'âge de 86 ans. C'est sous le nom de Fadette qu'elle deviendra la journaliste la plus célèbre de son temps. Son journal, révélation inattendue d'une tout autre personnalité, ne sera connu du public que vingt-cinq ans après sa mort.
Ça doit au moins être la dixième fois que je lis ce petit bijou et, chaque fois, c'est un nouveau bonheur. J'ai passé bien du temps avec ma chère Henriette au cours de ma vie, entre autres lorsque je rédigeais mon mémoire de maitrise autour de son journal. Aujourd'hui, je reprends le scénario que j'avais fait autrefois pour l'adapter à la forme livre. Henriette Dessaulles est une de mes "Éminentes Victoriennes" (biofiction à venir) et je l'aime d'un amour pur pur pur!!
Quelques extraits:
Jeudi 17 [septembre 1874] […] Que Jos est heureuse d’avoir sa vraie mère à qui elle peut demander pardon quand elle a l’âme lourde et triste… et jamais jamais je n’aurai ce bonheur et à cause de cela, si je devenais bien méchante ?
5 mai [1875]
Rien de drôle au couvent, ni à la maison, ni dans moi. Il pleut – il fait un grand vent froid, les nuages sont noirs – – depuis le mois de mai pas un rayon de soleil ! J’aperçois Maurice qui lit, et fume en lisant. Si au moins je pouvais fumer ou… sacrer ! Mais je ne sais pas et c’est défendu !
31 juillet [1875]
Je suis revenue du chant avec Maurice – le ciel était ravissant, tout pointillé d’étoiles – l’air était parfumé et grisant – tout était silencieux et un peu mystérieux. J’ai à peine parlé. Je ne le pouvais, mon cœur était rempli à déborder de tout mon chagrin de la journée, de mon bonheur de ce soir, et si j’avais prononcé dix mots, j’aurais pleuré de belles larmes vraies ! Maurice a-t-il deviné tout cela, ou une partie de ce tout ? Il parla peu, aussi, mais de sa voix douce douce et il m’a dit « bonsoir ma petite Henriette » si tendrement, que la petite phrase aimante vibre dans mon cœur et me dit qu’il l’aime bien sa petite Henriette.
30 décembre [1875]
[…] Et je filai si vite que je ne vis ni son air, ni rien! Aujourd’hui elle ne m’a pas parlé et je l’évite. Je ne regrette rien… ce n’est pas mal de dire la vérité, ce n’est pas mal de blâmer l’injustice. Tant pis si c’est l’autorité qui la commet. Je ne puis pas me soumettre mollement, lâchement, il faut que ma volonté s’affirme ou bien j’en serais malade.
Un journal intime avec des questionnements encore bien actuels, parsemé des réflexions d'une adolescente sur les sentiments qu'elle éprouve pour son voisin et qu'elle tente tant bien que mal de réprimer. Une lecture qui fait sourire!