Quelques alinéas de prose et beaucoup de vide sur les rares et vastes pages de "Noireclaire" ; sans doute le livre de Christian Bobin qui se rapproche le plus nettement, depuis longtemps, du genre du poème. Il est dédié à son amie Ghislaine, la "plus que vive", morte brusquement voici vingt ans maintenant. Alors que la mort est l'invitée régulière de ses ouvrages, "Noireclaire" est le livre du deuil qui ne passe pas, de la marque indélébile des disparus dans une vie.
Bobin accentue ici encore le caractère fragmentaire de son inspiration. Les fragments descriptifs qui sont la base de son travail se réduisent ici souvent à une ou deux formules métaphoriques, et sont rapprochés par des effets de montage le plus souvent mystérieux, qui sont un appel à l'intelligence associative du lecteur, une demande de prolongation de la méditation. La naïveté assumée de certaines images, de fréquents appels à l'imaginaire du ciel, à la beauté des fleurs, semble le paravent d'une inspiration douloureuse et qui est à son meilleur dans l'étrange du rapprochement — pas si éloignée en cela de celle de Maeterlinck, dont j'ai fréquenté la poésie ces jours derniers.
Dans le monde observé par Bobin, tout est immédiatement présent ; son livre est une théorie de brèves sensations, de souvenirs fugaces ; mais contrairement à "l'arrière-pays" d'un Bonnefoy, aux promenades d'un Jaccottet, dont les dimensions cachées sont sensibles mais souvent très implicites, les images de Bobin font immédiatement signe vers une permanence de ce qui est absent. Ses paysages sont peuplés de fantômes, et bien évidemment, avant tout, du fantôme de l'amie, immédiatement présent, partout, dans une nature qui ne demande qu'à être personnifiée en souvenir. En quoi il y a une joie, celle de la présence continue, et une douleur, celle de la séparation infime qui perdure : "Noireclaire" s'ouvre sur l'image d'une barrière, délavée, vermoulue, envahie de parasites, mais infranchissable. Le souvenir cristallisé dans son évocation poétique, telle est l'immortalité des morts, celle du moins que nous pouvons percevoir : aussi le beau livre de Bobin est-il entièrement donné à l'amie disparue.