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31 pages, Kindle Edition
First published January 1, 1779

Il faut, pour être heureux, s'être défait des préjugés, être vertueux, se bien porter, avoir des goûts & des passions, être susceptible d'illusions, car nous devons la plupart de nos plaisirs à l'illusion, & malheureux est celui qui la perd. Loin donc de chercher à la faire disparaître par le flambeau de la raison, tâchons d'épaissir le vernis qu'elle met sur la plupart des objets; il leur est encore plus nécessaire que ne le sont à nos corps le soin et la parure.
Il est certain que l'amour de l'étude est bien moins nécessaire au bonheur des hommes qu'à celui des femmes. Les hommes ont une infinité de ressources pour être heureux, qui manquent entièrement aux femmes. Ils ont bien d'autres moyens d'arriver à la gloire, & il est sûr que l'ambition de rendre ses talents utiles à son pays & de servir ses concitoyens, soit par son habileté dans l'art de la guerre, ou par ses talents pour le gouvernement ou les négociations, est fort au dessus de celle qu'on peut se proposer pour l'étude; mais les femmes sont exclues, par leur état, à toute espèce de gloire, & quand, par hasard, il s'en trouve une qui est née avec une âme assez élevée, il ne lui reste que l'étude pour la consoler de toutes les exclusions & de toutes les dépendances auxquelles elle se trouve condamnée par état.
On ne savoure pas toujours le désir vague de faire parler de soi quand on ne sera plus; mais il reste toujours au fond du cœur. La philosophie en voudrait faire sentir la vanité; mais le sentiment prend le dessus, & ce plaisir n'est point une illusion: car il nous prouve le bien réel de jouir de notre réputation future; si le présent était notre unique bien, nos plaisirs seraient bien plus bornés qu'ils ne sont. Nous sommes heureux dans le moment présent, non seulement par nos jouissances actuelles, mais par nos réminiscences. Le présent s'enrichit du passé & de l'avenir. Qui travaillerait pour ses enfants, pour la grandeur de sa maison, si on ne jouissait pas de l'avenir? Nous avons beau faire, l'amour-propre est toujours le mobile plus ou moins caché de nos actions; c'est le vent qui enfle les voiles, sans lequel le vaisseau n'irait point.
Il faut bien quitter l'amour un jour, pour peu qu'on vieillisse, & ce jour doit être celui où il cesse de nous rendre heureux. Enfin, songeons à cultiver le goût de l'étude, ce goût qui ne fait dépendre notre bonheur que de nous-mêmes.