J'écris cet avis plusieurs mois après avoir fini ma lecture, en grande partie parce que je ne voulais pas le publier à chaud. Il risque d'être sans concession, vu que l'autrice n'en est pas à son premier livre, contrairement à ce que je pensais. De plus, j'avais besoin de démêler des sentiments contradictoires, suite à la douche froide que j'ai pris.
Une douche qui met beaucoup de temps à chauffer cela dit ; la première partie du livre, du projet d'Alicia d'entrer à l'université jusqu'à ses premiers cours, est vraiment lente dans son rythme et longue dans sa mise en place. Encore que cela peut servir pour la suite, en posant des bases solides sur la psychologie du personnage, sur sa terrible solitude.
Quand le tarot entre en jeu, l'histoire commence vraiment, de même que la transformation d'Alicia. L'écriture de l'emprise est très bien menée, avec un personnage qui tombe peu à peu dans les griffes d'une entité manipulatrice en essayant d'en fuir une autre. De la même façon, le passage de victime à bourreau est fluide, trop malheureusement, comme cela peut être le cas dans la vraie vie : pour survivre dans un univers hostile, on reproduit les schémas de violence, et Alicia s'embourbe dans une série de mensonges de plus en plus dangereux, pour elle mais surtout pour les autres.
Du côté de l'univers proposé, il est fragile, et l'université ressemble beaucoup trop à un lycée à mon goût au regard de l'ambiance générale et de l'organisation des bâtiments. Le principe de la Vue est intéressant, mais aurait mérité d'être plus abouti. C'est quelque chose que je peux dire assez généralement sur ce livre : il y a de bonnes idées mais qui manquent de structure.
Le suspense en revanche est bien bâti, surtout quand ça s'emballe à la fin par une suite de mauvaises décisions. La bataille finale est spectaculaire ! La monstruosité du personnage d'Alicia éclate au grand jour, on se demande comment tout cela peut bien finir... et puis vient l'épilogue.
J'ai un gros problème avec la fin, et avec la morale du livre. Certes, les romans ne sont pas des fables, la morale n'est pas écrite comme une maxime à la fin, MAIS un livre véhicule des idées, et là, ce qu'il véhicule est problématique.
J'étais convaincue par le personnage d'Alicia, une évolution suprenante et sombre que je n'ai jamais vu en fiction ; les choix de plus en plus radicaux qu'elle prend, manipulée par le Tarot, sont très bien amenés. Les origines de ses problèmes, de ses doutes et de ses peurs sont établies longuement. Mon problème vient de son statut final.
J'ai d'abord trouvé la fin vraiment mauvaise, sur un plan narratif. Elle est bâclée, en un épilogue alors que la bataille vient de se terminer et que les dégâts sont énormes. Et là, non seulement Alicia s'en sort, mais elle vit sa meilleure vie. AUCUNE de ses actions n'a de conséquence. Je rappelle juste deux choses : elle a vidé quelqu'un de son sang. Elle. A. Vidé. Un. Professeur. De. Son. Sang. Et aussi, accessoirement, elle a failli détruire l'univers humain. La Terre, le système solaire, les galaxies, tout a manqué d'être avalé. Et il n'y a aucune conséquence.
Donc non seulement c'est frustrant en tant que lecteurice pour l'aspect narratif, mais en plus, je ne comprends pas le message que l'on doit retenir. Si l'autrice avait pour volonté de montrer que son héroïne pouvait s'en sortir sans poursuite, de dénoncer les défaillances du système de justice actuel, il fallait le dénoncer, vraiment, en condamnant les actes d'Alicia tout en la laissant libre, en signifiant que ce n'est pas normal. Ici, aucune condamnation d'un personnage secondaire ou de la narration. Si l'autrice voulait juste donner une fin heureuse à son personnage... il ne fallait pas suivre cette voie dans la construction de l'intrigue. De même que les abus, réels, de l'Université : ils auraient dû être plus fermement pointés du doigt par d'autres individus qu'Alicia.
Même par rapport à la psychologie du personnage, si bien affinée au cours des pages, la fin est incohérente. Elle a réalisé que le Dieu-Lune-Tarot la manipulait ; elle l'a rejeté, s'est battu contre lui pour le renvoyer entre les mondes. Super ! Elle a donc compris qu'il s'était moqué d'elle, qu'il ne lui voulait aucun bien ; comment il peut lui manquer ? Même si on me disait qu'elle regrette en réalité la puissance qu'elle avait, elle a gardé sa Vue de niveau 5 ! Donc elle n'a aucune raison d'y être attachée, et aucune raison de ne pas avoir le moindre remord, à moins d'être devenue elle-même insensible à la douleur des autres, comme elle le montre avec Louise, Victor et Nadia, mais dans ce cas, c'est le même problème. Qu'est-ce qu'on doit penser de cette lecture ? À quoi nous amène cette fin "heureuse" où l'impunité règne, mais n'est jamais dénoncée ?
La deuxième étoile reflète plus le potentiel du livre que ce qu'il mérite vraiment. Il aurait pu être un exemple sur les questions de reproduction des schémas de violence ; il finit comme une mauvaise fanfiction. Quel gâchis.