“Pute - Histoire d’un mot et d’un stigmate” de Dominique Lagorgette est un ouvrage passionnant sur les insultes visant les TdS. Linguiste et spécialiste de l’histoire de la langue française, l’autrice nous fait découvrir l’histoire particulière d’un mot/stigmate et ce que cela dit de notre société.
L’ouvrage se divise en 4 parties. La 1ère “Aux origines du mot pute” est ma préférée, peut-être car plus strictement de la linguistique historique. Selon certains, le mot “pute/putain” viendrait de l’étymon “put(t)a”, nom signifiant “petite fille”. Cette hypothèse est pourtant peu convaincante et l’hypothèse la plus solide, que soutient Marina Yaguello (cf. dernier post) c’est que le mot vient de l’adj “putidus” qui renvoie à la saleté, la puanteur et qui nous a donné “putois”. En latin, putidus (fétide, pourri, puant) renvoie à la saleté physique mais aussi à la saleté abstraite. C’est surtout le 2nd sens qu’on retrouve dans les langues d’oïl au Moyen Age. Ainsi, “sale pute” serait un pléonasme au M-A.
Dans les rares usages concrets, put.e renvoie plutôt à la laideur physique : “pute beste haïe” [sale bête (ici, un loup) haïe]. Dans les usages abstraits, il peut renvoyer à l’aspect négatif des choses : “Con de pute ore je fui nee !” [Que mauvaise était l’heure de ma naissance !], “Je meurs maintenant de pute fain” [Je meurs maintenant d’ignoble faim]. On voit que son emploi n’est pas genré sinon surtout au masculin dans les chansons de gestes : “malvais hom de put aire” [homme lâche et de vile espèce]. (C’est pas un cas isolé, “salope” était au début neutre et renvoyait à la saleté physique jusqu’au 18e). Plus proche de l’emploi contemporain, le nom “putain” prend le sens de “femme de mauvaise vie” dès le 12e, même s’il était employé aussi (mais moins souvent) pour les hommes. Au 13e, se développe l’association claire entre “pute” et les mœurs légères dans des textes explicitement misogynes. Quant à la profession, si on retrouve dès le 12e quelques occurrences de “put/putain” où le cotexte suggère l’idée d’une profession, c’est rare. On préférait emprunter le mot latin “meretrix” ou dire “femme/fille” + adj. C’est plutôt par la suite, au 14e que le terme “pute” sert à désigner les prostituées. Ainsi, l’histoire du mot va à l’encontre de notre imaginaire. Si on l’emploie pour insulter une femme en l’associant aux TdS, le mot lui même renvoyait au début à la saleté physique, puis à la saleté abstraite (la vilanie, non genré), puis à la saleté morale (la débauche, plus genré au féminin) et enfin aux prostituées, puisque les TdS étaient majoritairement des femmes et considérées sales moralement.
“Si pute et putain sont fréquents dans les textes du Moyen Âge et même plus tardifs, c’est surtout parce que les occurrences de l’insulte filiale fils a/de putain sont très élevées. Insulte virile par excellence des chansons de geste, elle s’insère dans une tradition mondiale. En effet, les insultes sur la filiation dénigrant la mère sont constantes à travers les âges et les cultures donnant à voir en une seule expression deux axes sur lesquels sont réparties les femmes dans les stéréotypes culturels : la maman et la putain.”
La 2e partie “Les mots du travail du sexe au fil du temps” nous fait découvrir la multitude et la diversité des termes désignant les TdS ou les femmes qui transgressent les normes patriarcales de sexualité. Quelques constats :
1) la prostitution masculine reste largement impensée ;
2) l’amalgame entre femme et putain est si courante qu’on peut établir une règle générale : tout mot pour “femme/fille” peut servir à désigner une TdS et inversement ! (nana, bonne femme, rombière, etc. ont désigné à l’origine une TdS),
3) les 4 grandes catégories de termes désignant les prostituées : a) femme/fille de X (de joye/joie, de vie, de vie et de pechié, du monde, de noce, d’amour, de maison, de petite renommée, etc) ou tout simplement fille/fillette/femme, parfois, + adj (commune, publique, folle,...) ; b) comparaisons animalières (chienne, lisse, vache, godine, castor, louve, lionne, baleine, pieuvre, morue, poule, cochonne,...) ; c) termes renvoyant à l’activité (baladeuse, marcheuse, coureuse, chercheuses, joueuse de flûte, horizontale, suçeuse, jouisseuse,...) ou à des objets qui évoqueraient la saleté morale du travail du sexe (latrine, gadoue, fumier, boite, chausson, torchon, souillon, guenille,...) ; d) prénom féminin random (J(e)anneton, Jacqueline, Margot, Goton, Arthurine, Marie, Marie-bon-gras, Marie-couche-toi-là, Marie-gras, Vénus, Nana (de “Nana” de Zola, qui nous donne “nana”).
“... on peut se demander s’il ne serait pas finalement plus simple de lister les termes désignant les femmes qui ne renvoient pas également à la prostitution ou aux mœurs dites légères. [...] Cette déferlante de termes et d’expressions montre combien la vie sexuelle des femmes, réelle ou présumée, fait parler, combien aussi elle fait fantasmer et, surtout, à quel point elle est méprisée et crainte.”
Les deux dernières parties concernent plus les TdS, leur oppression et leur lutte dans laquelle le débat sur la réappropriation des mots injurieux (pute, putain) occupe une place relativement importante. Elles permettent d’avoir un aperçu des développements et événements majeurs de ladite lutte au sein du féminisme et de développer une réflexion sur notre usage des termes dénigrant les TdS pour insulter, blaguer ou tout simplement nous exprimer.
Pour conclure, il s’agit d’un ouvrage de linguistique historique (et féministe !) très accessible. J’ai bien apprécié les touches d’humour et de sarcasme de l’autrice. Pour tout celleux qui s’intéressent à la linguistique historique, à l’étymologie, aux enjeux discursifs de la lutte pour les droits des travailleuse-eurs du sexe ou tout simplement à la richesse de la langue française en cette matière (à savoir, insulter les femmes et les TdS), ce livre représente une référence indispensable.