Les Lumières sont souvent invoquées dans l’espace public comme un combat contre l’obscurantisme, combat qu’il s’agirait seulement de réactualiser. Des lectures, totalisantes et souvent caricaturales, les associent au culte du Progrès, au libéralisme politique et à un universalisme désincarné. Or, comme le montre ici Antoine Lilti, les Lumières n’ont pas proposé une doctrine philosophique cohérente ou un projet politique commun. En confrontant des auteurs emblématiques et d’autres moins connus, il propose de rendre aux Lumières leur complexité historique et de repenser ce que nous leur devons : un ensemble de questions et de problèmes, bien plus qu’un prêt-à-penser rassurant. ?Les Lumières apparaissent dès lors comme une réponse collective au surgissement de la modernité, dont les ambivalences forment aujourd’hui encore notre horizon. Partant des interrogations de Voltaire sur le commerce colonial et l’esclavage pour arriver aux dernières réflexions de Michel Foucault, en passant par la critique postcoloniale et les dilemmes du philosophe face au public, L’Héritage des Lumières propose ainsi le tableau profondément renouvelé d’un mouvement qu’il nous faut redécouvrir car il ne cesse de nous parler.
Antoine Lilti teaches social and cultural history at the École des Hautes Etudes en Sciences Sociales in Paris and is former editor of the Annales journal. He is the author of Figures publiques : l'invention de la célébrité (1750-1850) and co-editor of Penser l'Europe au XVIIIe siècle: commerce, civilisation, empire.
Face aux dangers de l'intolérance et de la violence terroriste, notre époque évoque souvent la nécessité de se ranger derrière les idéaux ou la pensée des Lumières. Seulement, ce corpus idéologique clair et cohérent est un mythe. Chacun sait, pour prendre un exemple rebattu, que Voltaire et Rousseau étaient opposés par des points de désaccord fondamentaux sur les bienfaits ou les méfaits de la vie sociale, et que ces désaccords s'ancraient dans une divergence majeure sur la nature humaine. Dans cet ouvrage savant, coédité par l'EHESS, l'historien Antoine Lilti se propose de faire le point sur cet héritage flou tant par son contenu, qui comme on voit est fluctuant, que par son extension : on retient des Lumières une pensée universaliste, mais celle-ci ne revient-elle pas à imposer au monde entier, y compris via le bras armé de la colonisation, des catégories intellectuelles typiques des cultures européennes ? À ces questions le littéraire que je suis a une réponse instinctive, que je résumerai ainsi : les Lumières se proposent, c'est un point commun presque minimal, d'aider à la disparition des préjugés par l'emploi informé de la raison. Ce qui ne signifie pas que les préjugés vont tous disparaître en claquant des doigts, espoir qui serait d'une naïveté sans borne, pas plus que Galilée, mathématisant la physique, n'a aussitôt conçu les théories qu'il reviendrait plus tard à Newton, Laplace ou Einstein de formuler. Dans une oeuvre des Lumières typique, on trouve cet effort d'émancipation, mais souvent dans la même page des préjugés encore retenus par l'auteur. Un exemple typique est l'article "Beau" du "Dictionnaire philosophique" de Voltaire, où dans le même mouvement le point de vue des noirs africains est pris en compte pour forcer le lecteur occidental à admettre la relativité de sa propre conception de la beauté, et lesdits noirs africains sont pris de façon bouffonne comme parangon de laideur, au même titre que les crapauds et le diable ! En vérité les Lumières ne sont pas tant un corpus idéologique qu'un processus, un mouvement (le mot fut rarement plus approprié) de déprise des préjugés. Dans un article célèbre auquel Antoine Lilti se réfère beaucoup, Kant les définit comme une "sortie hors de l'état de tutelle". L'Homme des Lumières selon Kant pense par lui-même, sans se réfugier derrière l'autorité intellectuelle de personne. Non, pas même celle des Lumières. Bref, les Lumières nous donnent la possibilité de les critiquer, et ce geste critique fait encore partie de leur héritage. J'avais déjà cette intuition, plus ou moins formulée, et déclenchée par une raison professionnelle impérieuse, puisque je suis amené à enseigner ces textes. Antoine Lilti, dans son ouvrage, fait plus que de l'étayer. Ses chapitres se présentent comme une série d'essais qui pourraient être indépendants, proposant chacun un nouvel angle d'attaque de la question, par le biais d'une problématique critique ou de l'étude systématique d'oeuvres parfois méconnues — comme celles de Volnay ou de l'abbé Raynal — et des réponses finalement convergentes. L'historien intègre les résultats de nombreuses autres disciplines : la philosophie (forcément) mais aussi diverses sciences humaines : anthropologie, sociologie, géographie, etc. Ce travail, qui prouve sa maestria intellectuelle, retrouve précisément, me semble-t-il, le geste encyclopédique caractéristique des Lumières. Mais pour autant, Lilti n'oublie pas que, comme c'est le cas des auteurs qu'il évoque, sa propre pensée est historiquement et géographiquement située. De cette conscience il choisit de faire un atout. Il interroge clairement les Lumières depuis le point de vue de l'Europe contemporaine, taraudée par la mauvaise conscience de son rôle dans la marche du monde, mettant ainsi en scène la relativité historique à laquelle les Lumières se voient reprocher d'avoir été aveugles. Son livre évoque bien un héritage et non une essence — au point que le dernier chapitre est consacré, surprise ! à Michel Foucault et à son interprétation de Kant. Une bonne partie de son travail est explicitement construite en dialogue avec d'autres interprétations de la période (au point qu'il regrette ponctuellement que tel auteur n'ait pas souhaité répondre à ses arguments). Voilà qui fait pour moi de cet "Héritage des Lumières" un livre précieux qui s'en va rejoindre ma bibliothèque en tant qu'ouvrage de référence. Jusqu'à preuve du contraire.
J’avais été très séduite par l’intelligence et la mesure des cours de Lilti au Collège de France. Cet essai en est une nouvelle incarnation. « Les lumières sont moins un projet qu’une dramaturgie. Celle d’une aspiration individuelle et collective au progrès, qui se heurte à la résistance des préjugés, à l’indifférence du public, à la persistance du mal . » Il nous offre un panorama large et nuancé des Lumières dans leur temps, des changements et permanences d’une société complexe. Il nous invite également à regarder attentivement les débats contemporains mais en refusant toute doxa et toute hysterie. Il nous invite à accepter un héritage complexe, à le réactiver dans nos modernité, non vidé de cette Histoire, mais riche des témoignages d’un temps passé. Ce qui est important pour moi, reste l’idée de la responsabilité de l’aventure individuelle. S’affranchir des pulsions de groupes et de leur réification de tout débat. Le passé ne nous définit pas. Il nous nourrit, nous blesse, mais il ne saurait nous servir d’excuses pour nos radicalismes et nos hysteries. A noter le chapitre passionnant sur Foucault et son évolution et sur la question du crédit. 👏
J’ai beaucoup accroché dès le début du livre : la notion d’altérité, la remise en question de l’universalisme (car couvert d’eurocentrisme) des Lumières et les citations de l’Orientalisme, ce livre avait tout pour me séduire!
Antoine Lilti analyse les multiples facettes de l’héritage des Lumières et la manière dont cette période a façonné la modernité. Il critique à la fois l’idéalisation et la diabolisation de ce mouvement intellectuel.