3.5 arrondi à 4.
J’ai souvent du mal à choisir *un* truc préféré, que cela soit un artiste, un film, un musicien, etc, mais pour ce qui concerne la littérature, il y a un livre que je préfère sans conteste à à peu près tout le reste des livres que j’ai lus. Il s’agit de L’Homme qui savait la langue des serpents, de Andrus Kivirähk.
Grâce à cet énorme succès, Monsieur Kivirähk a un statut d’honneur pour moi, et par conséquent je sais que je lirai un jour ou l’autre chaque livre qu’il aura publié.
Ceci étant dit, à part ledit livre préféré et Novembre, les histoires de Andrus Kivirähk me laissent souvent confuse. Tandis que ces deux premières histoires avaient l’air d’être fondées sur une réflexion mûre sur le comportement humain et les sujets que l’auteur tient à cœur, le reste de son œuvre m’a, jusqu’à présent, laissée un peu perplexe. On sent qu’il y a quelque chose, une folie, un goût pour l’étrange et le surréel, mais avant tout pour la provocation. J’ai retrouvé ici cette envie de surprendre le lecteur, mais malgré cela Kivirähk a réussi, cette fois-ci, à toucher une corde sensible.
Dans « Lend Kuule » (« Voyage sur la lune » en Estonien), on suit un Cosmonaute dont le nom n’est jamais révélé mais qui est reconnu par tous, où qu’il aille. Après une matinée ennuyeuse, il décide de rendre visite à un ancien ami, un collègue du « Navire Volant » (qui a bien l’air d’avoir été un navire, volant). On retrouve alors le réalisme magique débordant d’imagination de Kivirähk, parce que ce premier ami a la capacité spéciale de pouvoir s’étirer pour être aussi large qu’il le souhaite. A l’heure actuelle cependant, son corps souffre tellement de ses étirements passés qu’il n’arrive plus à se contracter pour revenir à sa taille naturelle. Il gît donc, sur le parquet de son salon, comme un liquide visqueux qui a été renversé et laissé là.
On découvre petit à petit le monde de ce Cosmonaute, sans qu’une description concrète n’en soit jamais donnée. Il s’avère que l’équipe du Navire Volant était constituée de tous sortes de prodiges humains, les uns plus farfelus que les autres, le tout parsemé du folklore estonien, et tout au long de l’histoire, on suit le Cosmonaute alors qu’il rend visite à chacun de ses anciens amis. Il est guidé par le Grand Loup Gris, un compagnon de voyage grincheux qui lui permet de rejoindre ses amis en prenant des chemins raccourcis connus seulement par ceux qui vivent dans la forêt. Ce dernier profite de chaque arbre et de chaque ruisseau pour raconter l’histoire d’un animal de la forêt qu’il a connu et qui aurait été sauvagement abattu par un humain, parce que tout ce que savent faire les humains, c’est tuer. Et il se moque également de notre protagoniste, qui a tendance, entre chaque visite, à perdre ses chaussures et à devoir en trouver des nouvelles, qui font trop de bruit, qui sont trop inconfortables, ou qui ne servent qu’à nager.
Les anciens membres de l’équipage du Navire Volant font tous désormais autre chose de leur vie. Certains continuent de se servir de leurs capacités spéciales, d’autres n’en ont plus l’occasion. Un point commun les relie tous en revanche : on sent qu’ils sont une chose du passé. Avec chaque nouveau personnage qu’on rencontre, Kivirähk dessine la caricature de quelqu’un de brillant qui a été enseveli par les sables mouvants du temps qui passe et qui le rendent, à terme, obsolète. Parfois, Kivirähk est un peu lourd, surtout, je pense, si on est Estonien. Certaines thématiques m’étaient très reconnaissables, parce qu’elles touchent en particulier l’Estonie et ses problèmes sociaux. La question de l’ivrognerie revient, du sacrifice maternel, des charlatans. Mais, malgré cela, une chose est certaine, c’est que Andrus Kivirähk parvient toujours à nous transmettre une image qui nous glace le sang : tous ses personnages se sont enlisés dans la monotonie de la vie, au prix de leur santé, de leur identité, de leur bonheur et de leur humanité. Et je trouve ça terrifiant.