Road-movie dans la tête d'un égoïste.
Dans Vengeances, la narration vengeresse se décline en petites touches répétitives, le narrateur est rarement à jeun et le médecin s'appelle Goldberg, il ne s'agit donc pas de répétitions donc mais de variations, pas exemple sur les bitures et les lignes de coke de Marc, le personnage principal.
Philippe Djian a écrit pour Stéphane Eicher et signé 37,2° le matin (film de Beneix, 1986) et Zone érogène. A l'époque le narrateur buvait de la bière en canettes, beaucoup. Djian publie maintenant chez Gallimard, tandis que le narrateur de Vengeances se tire des lignes de coke et se goinfre de viagra. Cela ne me perturberait pas si ce faisant il n'attentait à la vraisemblance des situations et des sentiments : «les pilules que Michel lui avait données agissaient comme de véritables petites bombes qui l’obligeaient à remettre le couvert », « il devait se retenir pour ne pas trop la baiser, de peur de donner l'image d'un forcené, d'un malade sexuel, d'un insatiable» p. 27. C'est son dialogue intérieur, Marc se raconte des conneries, bien sûr.
A part ça, Alex, le fils de Marc, se suicide à la première page du roman « en se tirant froidement une balle dans la tête. En s'effondrant sur le buffet. » Je ne sais pas vous, mais moi je pense à « une balle dans le buffet ». C'est mon conditionnement, je devrais m'en libérer. Toujours est-il que balle et buffet se font la malle page 13. Je suis peut-être un mauvais lecteur, mais je soupçonne une ambiance, non pas d'ironie voire de dérision, mais carrément de foutage de gueule.
Mais non, je pinaille sur des détails, cependant si je doute de la profonde sincérité du narrateur, voire de l'auteur, c'est à cause de ces détails. Dès la première page il me prend à rebrousse poil avec une balle dans le buffet. Dès lors, il conviendra de ne pas faire une confiance excessive à ma critique, il est clair que je suis biaisé d'emblée. Pour ma défense, je ferai valoir qu'à la lecture, il est évident que l’énigme du gamin suicidé est le cadet des soucis de Marc. Mais c'est justement ça l'histoire, il se la joue avec son pseudo-chagrin, il s'en tamponne abondamment le coquillard de son fils suicidé. A ma décharge aussi, je signalerai que je n'ai rien contre les répétitions, ni contre les gens qui s'appellent Goldberg, qui traitent les dysfonctionnements érectiles et qui ont les yeux bleus (p. 67 « le docteur Goldberg, un juif aux yeux bleus »). Je ne le redirai jamais assez, je suis pour des solutions équitables et des principes universels, y compris en ce qui concerne les troubles sexuels, y compris en Tchétchénie et au Tibet. C'est une affaire de style. Chacun ses fixettes et ses terres promises.
Dans Vengeances, l'infantile égocentrique quinquagénaire cocaïnomane chimiquement priapique dénommé Marc patauge dans un marécage de culpabilité, mais seulement en surface puisqu'au fond il s'en fout. Aucun risque de se noyer. D'ailleurs il refuse les avances de deux femmes dans l'histoire, le vil égoïste, le con, et il néglige les sentiments des consentantes qu'il saute, le salaud. Djian a eu la main lourde, il lui a aussi collé une compulsion de répétition à son anti-héros, et des délires alcooliques de surcroît, pour bien charger sa barque. Sur la rivière Styx, il lui a jeté une sirène dans les pattes : la deutéragoniste Gloria. Elle est une nymphette, l'ex de son fils pour ne pas faire de demi-mesure. Djian veut faire sauter les plombs à son protagoniste, et nous le signifie avec une métaphore inattendue : « Je crois que j'ai fait sauter les plombs! lança-t-elle à Marc dès qu'il pénétra dans la maison. Je suis dans la cuisine, putain. Où sont les bougies? » p. 81.
A ce moment-là, pour moi c'est le noir. Par la suite, je n'ai pas remarqué de valeur ou d'attitude rédemptrice dans le roman (les bougies, pour y voir quand les plombs ont sauté), puisqu'il n'y en a pas. Je devrais relire, pour voir toutes les métaphores sur le jour et la lumière naturels, mais là, je n'ai pas le courage. J'ai dû rater quelque chose. J'ai aussi l'impression navrante que la vengeance s'est exercée sur le pauvre lecteur, tant le style est inégal, même s'il est vrai que j'ai lu avec une balle dans le buffet, « … la douleur tournait autour de lui avec l'entêtement et la conviction d'une louve affamée, elle l'effleurait lorsqu'il se tournait dans son lit ou lorsqu'il se penchait au-dessus du lavabo pour s'asperger la figure. » p. 93. Mais c'est de ma faute, je n'ai jamais beaucoup aimé les métaphores, je l'avoue, la plupart ressemblent à des gribouillages de schizophrène que piétinerait un gorille ivre.
Marc a élevé son fils en pointillés, quand il n'était pas chargé à la coke ou déchiré par l'alcool. Ces options ne sont plus efficaces pour s'éclaircir l'esprit maintenant que le fils est mort. Alors, Marc a tendance à généraliser, à voir un conflit de générations, d'autant que les ados seraient plus barjots et jusqu'au-boutistes que leurs aînés. Soit. Marc va s'appuyer là-dessus comme sur un bâton de vieillesse. Je cite à témoin la première phrase du roman qui démarre bien : « Les plus atteints étaient les plus jeunes, sans nul doute, ceux qui avaient une vingtaine d'années. »
Variations sur les plus atteints, le quatrième paragraphe du roman commence comme ceci : « Les plus atteints, il fallait se rendre à l'évidence, avaient à peine une vingtaine d'années. » Serions-nous engagés dans un exercice de style ? Je n'ai rien contre les répétitions, ni les exercices de style. Le peu lucide Marc a aussi la phobie (symbolique ?) des tunnels, mais cela apparaît vers la fin seulement, cette fixette sur les tunnels, comme une image ramassée des rapports tourmentés avec celles dont il a exploré ou convoité le tunnel d'amour. A quoi bon chercher à interpréter quand les plombs ont sauté et qu'il n'y a pas de bougies?
Un premier sommet est atteint, osons le dire, p. 20. J'ai ri, et « surgelés » m'a pris par surprise, ça m'a réchauffé le cœur.
« Quelle opaque fumée envahit donc l'esprit d'un homme quand il porte son choix sur une femme, sur l'une d'elles précisément? A quel instant exact est-il frappé en pleine figure, incapable de reculer? A quel instant est-il perdu? Je m'étais irrémédiablement trompé, quant à moi. Passé les quelques mois de sauvagerie sexuelle qui avaient suivi notre mariage, l'ennui s'était mystérieusement installé entre nous, le désert nous avait envahis en quelques années à peine, couche après couche, puis j'avais fini par découvrir sa liaison avec le livreur de produits surgelés et j'avais longuement hésité à lui en parler dans l'espoir qu'un peu de jalousie ou autre chose se manifesterait en moi, mais le vide que je ressentais au fond de ma poitrine était devenu presque effrayant. …/... J'en ai assez de vivre avec une putain, lui ai-je dit un beau matin. J'aimerais que tu fasses tes valises. »
La sauvagerie sexuelle après le mariage, c'est un thème nouveau me semble-t-il, tant le mariage et Eros ont été disjoints par les littérateurs, à ma connaissance, fort maigre il est vrai. Mettons cela sur le compte des conneries que se raconte Marc à lui-même. Donc, « Comme un somnambule », Marc recueille et héberge Gloria, la petite amie de son fils suicidé. Michel trouve ça louche. Elle est à la dérive et en veut à Marc, elle passe à l'acte p. 23 en dévastant son appartement et son mobilier. Néanmoins il continue à s'occuper d'elle, ce qui ruine sa relation avec Élisabeth, pourtant un excellent coup. A ce moment-là, le lecteur biaisé est perplexe sur les motivations de Marc, à tel point qu'il s'interroge sur le sens de sa propre vie niaise et égoïste en voyant l'altruisme dont fait preuve Marc vis-à-vis de Gloria.
Pendant ce temps, Michel, son ex-supérieur politique, aujourd'hui agent artistique, est impuissant. Les sculptures de Marc partent en eau de boudin, elles ne résistent pas à l'usure du temps, « les joints de silicone » claquent. D'ailleurs son fils se flingua au début du roman, mais maintenant, une richissime cliente du plasticien « râlait dans toute la ville », p. 39. Et surtout, Gloria, la petite amie de son fils (la nymphette), va le charger en tant que père absent et l'allumer ensuite. Il culpabilise vaguement, refuse ses explicites avances, même si tout ça est très embrouillé sous l'effet des drogues légales et illégales qu'il ingère buccalement et nasalement.
Marc a encore quelques éclairs de lucidité toutefois. Même s'ils demeurent brefs et inefficaces. Les produits que Marc emploie pour fixer ses compositions lui rongent la cervelle (p. 39). Il aime Hall Of Voodoo, Tuxedomoon, PJ Harvey, il se trouve que le lecteur biaisé aussi, ce qui accroît son empathie pour le personnage assez vomitif au demeurant: il a bon goût, c'est les substances toxiques qui...
Que faire pour Michel, impuissant ? Marc lui conseille de consulter, un de ses rares moments de profonde sagesse. Qu'advint-il? Page 67 il appert qu'« il n'en demeurait pas moins qu'un réel souci d'érection se posait et inquiétait davantage le docteur Goldberg qu'une de ces habituelles histoires de libido lessivées. » Cette épisode scientifique ne convainc pas Michel. Il tente de protéger Marc de la remontée de sa libido vis-à-vis de la nymphette Gloria, remontée qui, rebondissement, intéresse Anne, sa propre femme et concerne aussi Michel. Anne en attendant veut se taper Marc, qui est d'ailleurs son ex, mais il refuse au nom de leurs amours passées. Anne va faire une dépression (p. 100).
OK, chacun fait les intrigues qu'il veut, entre adultes consentants en minimisant les dommages collatéraux. Je m'interroge sur le style plus que les « habituelles histoires de libido lessivées », mais pas tant que ça finalement justement depuis que rôde Gloria, la chair fraîche que Michel aussi convoite et même accule, à tel point que Marc croira qu'il l'a violée. Quel con me dis-je in petto tout en tournant la page, un souci d'érection se posait selon la science médicale. C'est peut-être moi le con puisque je fais une fixette stylistique sur « un souci se posait ». Serait-ce du discours indirect rapporté? Non, c'est le narrateur qui dit "un souci se posait". Il dit « épatant » aussi le narrateur, celui dont les sculptures partent en couille et qui a de la coke dans les naseaux. Le docteur Goldberg se serait-il trompé ? Que d'émotions !
Je m'avance peut-être un peu trop dans l'interprétation symbolique des tunnels etc, laissons parler le texte. Et le gamin suicidé, il en est où? Quelles pistes Marc va-t-il explorer? Je relève p. 18 qu'« Alexandre avait pris sa première cuite à douze ans, autant que je me souvenais. » Page 15 il y avait déjà eu: « J'en voulais à cette fille de me remettre Alexandre en tête – il avait fait deux comas éthyliques avant de mettre fin à sa brève carrière et cette fille me rappelait à quel point ils étaient carbonisés, à quelles profondeurs plongeaient les racines du mal. Ce gosse m'avait anéanti. » p. 25. De surcroît des idées de déclin s'en mêlent: « … le 11 Septembre marquait précisément le début du déclin de l'Occident. » Voilà pour le fils atteint.
En somme, « Quelques pigeons se dandinaient à nos pieds comme de risibles et stupides mécaniques. » p. 67. Plus tard, mais je n'ai plus la force de noter la page : « Quand on s'adonnait à l'alcool et aux drogues, mieux valait mener une vie saine et surveiller sa santé. » Je m'endors sur cette bonne parole.
Ah oui, mais le fils, il n'en avait rien à cirer Marc?