Directement inspirée de la culture flamande de la fin du Moyen Âge, et spécialement des moralités et des danses macabres, cette pièce de Michel de Ghelderode est si directement expressionniste que j’ai peine à croire qu’elle fut montée pour la première fois par un Roger Planchon certes tout jeune, et certes après près de vingt ans d’une diffusion assez confidentielle, la première édition, en 1935, n’ayant même pas été mise en vente à proprement parler.
L’action se situe en Breugellande, pays flamand imaginaire dans le nom duquel on reconnaît celui d’un grand peintre qui n’a pas manqué de nourrir l’imagination de l’auteur, et dont l’univers à la fois fantastique, populaire et moral donne le ton de cette intrigue parfaitement extravagante.
Au début du premier acte, deux amoureux consumés de désir et de passion, et un joyeux ivrogne, Porprenaz, sont dérangés par une voix mystérieuse et des jets de cailloux. Ils craignent un instant le courroux céleste, mais la voix et les cailloux s’avèrent appartenir à un vieil homme décharné juché dans un arbre, Nekrozotar. Mais voici qu’ils tombent de Charybde en Scylla : Nekrozotar annonce qu’il n’est autre que la Mort, qui vient mettre fin à l’humanité ce soir à minuit. Il embauche Porprenaz en qualité de monture, et se rend en ville. Il vient y déranger un monde qui vit dans une étrange inversion des valeurs : le philosophe Videbolle est habillé en femme et battu par son épouse Salivaine, le jeune roi Goulave est terrorisé par ses ministres ; cependant qu’une comète rougeoyante apparaît dans le ciel pour garantir une atmosphère tout ce qu’il y a de plus apocalyptique.
Tout cela est traité dans un style totalement artificiel et parfaitement délirant ; les dialogues, semés de quelques belgicismes, s’inspirent surtout de la langue de Rabelais, et plus encore de son art du coq-à-l’âne et de l’emprunt. Les dialogues de "La Balade du Grand Macabre" (et les didascalies ne sont pas en reste) font l’effet de sortir par éruptions successives d’un grand chaudron bouillonnant mêlant divers états du français, un peu de latin et de flamand, au service d’un humour grotesque et délirant, au point que les jeunes amoureux du début, dans leur idéalisme poétique, font rétrospectivement l’effet d’un gag supplémentaire. On est moins dans un pastiche de l’ancien que dans la filiation toute moderne de Jarry, et l’annonce du théâtre de Ionesco ou surtout d’Audiberti.
Mais, même si cet aspect de l’œuvre ne peut être négligé, on n’est pas seulement face à un grand moment de délire verbal et carnavalesque. La pièce est construite très soigneusement, avec des effets de symétrie calculés, dont le plus évident est celui du décor ; chacun des trois actes comportant deux tableaux, les trois premiers tableaux (qui nous mènent au milieu du deuxième acte) présentent trois décors successifs ; après deux "intermèdes" situés dans l’espace abstrait du théâtre lui-même, nous retrouvons les trois décors dans l’ordre inverse, jusqu’à une fin qui ménage de nombreuses surprises mais dénoue pourtant tout ce qui a été noué. Michel de Ghelderode fait aboutir cette joyeuse apocalypse à une célébration de la vie, de l’hic et nunc, qui prend la forme apparemment triviale du débondage d’un tonneau de bière, mais qui n’en est pas moins une position délibérée d’espoir et de foi dans la puissance vitale, dans le contexte des années 1930. À nous aussi ce "Grand Macabre" peut donc faire du bien…