Un texte intellectuellement perdu entre la deuxième vague féministe, la troisième vague féministe et l'anti-féminisme (à sa décharge, le texte date déjà de 2007, où l'anti-féminisme était particulièrement en vogue), piochant ci et là, le tout sous-poudré de la bonne vieille psychanalyse.
Quelques phrases sonnent juste ou sont basées sur des données scientifiques ou bien un réel courant académique, et elles surnagent dans une mer tour à tour hilarante et frustrante de clichés ultimes sur les femmes, les hommes, la société consumériste, etc.
Je ne PEUX PAS résister à donner quelques exemples de mes passages préférés :
"LE SIGNE ANNOCIATEUR DE LA FIN DU COUPLE : LA PINCE A CHEVEUX
Regardons-la un instant. Rose fluo, beige, d'une couleur criarde, laide, d'une forme improbable qui la fait ressembler à une mâchoire de dinosaure ou à un vagin édenté." (Hilarant. Et puis, l'auteure est obsédée par les vagins. Ce passage charmant préfigure un autre, d'authentique body horror , où est décrit le vagin après un accouchement, vu du point de vue d'un homme - logique, n'est-ce pas -, comme quelque chose d'ultime et de monstrueux, tuant à jamais le désir et étant même source de traumatisme mental. L'auteure, qui aime tant la psychanalyse, pourra peut-être reconnaître dans la violence de ses ressentis et descriptions du point de vue d'un "homme" de paille imaginaire une forme de projection).
"L'effet pervers du féminisme est que l'homme qui n'a plus ni rôle ni pouvoir d'aucune sorte sur la femme n'a plu d'autre ressource pour trouver sa place et s'affirmer en tant que tel que trouver un moyen de soumettre la femme. (...) En la violentant, par la parole ou par les actes, d'où la recrudescence de la violence dans le couple, dans toutes les couches sociales." (Quand j'ai réussi à raccrocher ma mâchoire et que j'ai compris le féminisme était blâmé pour la violence conjugale ...
Et bien ma mâchoire s'est décrochée de nouveau).
"Au XIXème siècle, l'homme se suicidait par amour car il avait lu Les Souffrances du jeune Werther ; aujourd'hui, l'homme demande à sa femme de reproduire les gestes pornographiques qu'il a vus sur son écran". (L'effet comique est indéniable. J'en ai recraché mon thé par le nez. Oui c'est sûr, personne ne se suicide par amour aujourd'hui [qu'est-ce qui se passe? c'est un vrai problème, il faudrait un peu plus de suicides !], et à l'époque, aucun homme n'a jamais demandé à sa femme de reproduire des actes sexuels qu'il a vu ailleurs. Ahlala, quelle époque nous vivons!)
"L'amour unique est le mythe qui fédère toutes les femmes : c'est le sens de la vie pour la plupart d'entre elles. Les idées de prédestination, de destin, sont partagées par beaucoup de femmes." (Oui, c'est vrai que c'est pas Platon qui décrivait le mythe de l'androgyne, et aucun homme n'a jamais recherché l'"Unique", l'"Elue"; ni créé des religions et sectes où tout tourne autour de l'idée de prédestination. Non non, c'est une idée fondamentalement féminine. Je pense que cela met le doigt sur quelque chose qui est très frustrant dans ce livre : décrire des comportements et désirs qu'ont la plupart des humains, et l'attribuer, de manière aléatoire et sans preuve autre qu'anecdotique - "si vous parlez à des femmes, vous vous en apercevrez", ce genre de preuves - aux femmes).
"Depuis son âge le plus tendre, la petite fille joue avec son bébé. Elle aime s'en occuper, lui donner le bain, l'habiller. Est-ce pour imiter sa mère, son modèle? Ou bien quelque chose de bien inscrit en elle, indépendant de toute influence extérieure?" (QUELQUE CHOSE me dit que l'auteur a déjà sa propre réponse préétablie. Ce genre de fausses questions sont souvent posées, et l'auteure dévoile son avis immédiatement après, ce qui donne une fausse image de rigueur intellectuelle, et me fait sortir de mes gonds.)
"Lorsqu'on lui lit des contes pour enfants, ceux-ci se terminent toujours par "ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants". Avoir des enfants apparaît donc naturellement comme indissociable de l'amour". (C'est vrai qu'on ne lit pas de contes aux petits garçons, d'une part, et d'autre part, que le prince et la princesse ne sont pas DEUX à la fin à "vivre heureux et avoir beaucoup d'enfants".)
"Même si elle se raisonne (...) elle n'envisage plus les choses que par rapport à ce projet, qui devient le plus grand objectif de sa vie, celui qui l'oriente et lui donne un sens. C'est l'accomplissement de sa destinée depuis toujours, depuis des milliers d'années, depuis Adam et Eve". (Et voilà, je crois que j'ai vomi dans ma bouche de nouveau).
"De tout temps, dans toutes les sociétés, il existe deux invariants (...) : l'interdit de l'inceste, et le fait que les femmes ne chassent pas." (Euh, non? C'est factuellement faux et je l'ai appris en faisant une recherche de quatre minutes sur le net?)
"Mais on peut opposer à Elisabeth Badinter le fait que l'instinct maternel a toujours existé, même s'il a été réprimé et contrarié à certaines époques. Il suffit de voir le regard d'une femme devant son bébé pour s'en convaincre." (Ah, mais oui! Comment n'y ai-je pas pensé ?!!! C'est la preuve ultime! On ne projette pas du tout dans le regard de l'autre ses propres biais et ce qu'on veut y lire selon nos propres conceptions sociétales, noooon, y a une vérité mystique et transcendante. Toute femme qui regarde son bébé est juste une madonne sereine qui est en train de réaliser son destin depuis Adam et Eve, et si on ne voit pas ça, c'est qu'on ne regarde pas comme il faut.)
"(...) sa sensualité est désormais tournée vers ce petit être qui n'a d'yeux que pour elle, l'aime inconditionnellement, la dévore des yeux et la dévore tout court (...) cet être qui occupe toute sa vie, qu prend la place de l'homme aimé, parce qu'il a tous les attributs du grand amour tel que l'ont rêvé les femmes: exclusif, total, éternel, inconditionnel". (Je n'ai rien à ajouter, c'est très freudien, et juste très perturbant. Non, les enfants ne sont pas un substitut "naturel" à l'amour de couple, mais supposément "en mieux". L'auteure ne semble pas concevoir qu'on peut aimer deux personnes de manière très différente selon la relation qu'on partage avec celles-ci. Doux Jésus).
Je crois que je m'arrêter là.
Ce livre est quasiment l'image d'Epinal de ce qui est maintenant appelé le "féminisme blanc" : le féminisme qui n'inclut que certains types de femmes, et qui rejette les autres ou les passe sous silence en clamant, explicitement, ou implicitement, que ce ne sont pas de "vraies" femmes et que leur expérience ne représente en rien ce que vivent les femmes en général. Les femmes qui ne sont pas hétéro et/ou qui ne recherchent pas un homme, les femmes divorcées heureuses, les femmes dont les compagnons ou compagnes aident à la maison et avec les enfants, les femmes transgenres, les femmes aventurières et en poursuite d'absolu, les femmes qui aiment leurs enfants, mais sans s'y dissoudre "parce que c'est leur destin", les femmes aromantiques, asexuelles, les femmes qui ne portent pas d'importance particulière à leur corps, les femmes non occidentales, les femmes de classe ouvrière ... Toutes se retrouvent exclues de ce récit de "femme" monolithique, la femme blanche hétéro de classe moyenne avec un poste de cadre, qui court entre travail et enfants, affublée d'un homme stupide affalé devant la télé, qui se sent émasculé, et qui finit par partir avec sa maîtresse, la laissant névrosée et détruite. Cela représente l'expérience de certaines femmes, certes. Mais cela en exclut bien plus que l'auteure aimerait le penser. Et même la femme qui correspond point par point à ce qui est décrit plus haut mérite plus qu'être décrite comme un cliché dans un mauvais mélodramme français, elle mérite d'avoir une intériorité, des désirs contradictoires, des changements d'avis ou de valeurs, des hauts et de bas, bref, elle mérite d'être vue comme un humain.