Dans un premier temps, mon intention était de commencer ces notes de lecture avec une liste malicieuse des gaucheries stylistiques qui m’ont déterminé de sanctionner chacun des trois premiers volumes avec deux étoiles.
Je me suis ravisée. Tout d’un coup, je me suis rendu compte que ce n’est pas malgré ces imperfections que j’aime ce roman, c’est plutôt avec. En plus, elles révèlent les habitudes littéraires et le gout d’une époque qui exigeait d’un best-seller beaucoup plus de qualités qu’aujourd’hui
Y a-t-il des pages entières qui tournent en rond, des comparaisons nobles en excès, des phrases embarrassantes par leur pathétisme, etc. etc., etc.? Sans doute. En fin de compte, il s’agit d’un roman feuilleton dont la longueur est essentielle, d’où les inévitables redondances. Et puis, plus d’un grand écrivain a été accusé, au mois une fois, de ne pas savoir écrire. Encore un argument que le roman est beaucoup plus que le style, que son succès demeure souvent dans un je ne sais quoi que la critique s’efforce à dénicher sans trop réussir.
Peut-être la fascination de ce roman consiste dans la création d’un héros exemplaire. Exemplaire dans le sens des contes de fées et des mythes. On a souvent mis en évidence le rapport du roman feuilleton avec la littérature orale – dans le sens que l’auteur est en permanence défié de répondre à l’horizon d’attente du public. Son œuvre change continuellement pour satisfaire cette attente. Un but lucratif qui peut pourtant aboutir à de grandes créations, malgré leurs trames souvent simples et stéréotypes.
Edmond Dantès, un simple marin doué de toutes les qualités qui incarnent le Bien, est frappé par les trois pouvoirs de l’État que le peuple craint et abhorre : l’armée (Morcerf), la justice (Villefort) et l’argent (Danglars). Comme un héros mythologique, il vit une épreuve initiatique qui le lui donne des pouvoirs inimaginables. Cette épreuve est annoncée par l’arrestation injuste le moment même de son mariage (lui déniant le cérémonial habituel vers maturité), est approfondie par la mort initiatique dans le château d’If (où il souffre et apprend) et accomplie par l’évasion équivalant à une renaissance (non par hasard, facilitée par les eaux de la mer). Ainsi devient-il un justicier et à la fois un vengeur, au-delà du bien et du mal, dans les mains duquel les autres personnages deviennent des marionnettes incapables de voir leurs chaînes avant qu’il soit trop tard. Je l’avais comparé à un deus ex machina, mais celui-ci était tout simplement une solution que l’auteur antique utilisait in extremis pour sauver une situation devenue insoluble. Lui, il est le grand maître de cérémonie, qui ne frappe jamais lui-même mais aide les autres se détruire par les mêmes procédés qui ont fait leur fortune. Parfois il recule, parfois il se repent, mais pour la plupart du temps il est inflexible comme la nature, impitoyable comme un Dieu. Même sa générosité est une leçon, car il faut souffrir pour la mériter. Son legs de départ est un don de Pandore pour une humanité qu’il ne pense pas vraiment être capable de se rédimer : « Attendre et espérer ».
Aussi pourrait-on conclure que, plus qu’un héros romantique du 19e siècle, dont il a quand même les attributs – beauté, force, intelligence, ruse, etc., le comte de Monte-Cristo est surgi d’un rêve populaire. Le rêve qu'on a devant chaque injustice, chaque mal qui triomphe: que pour une fois nous ayons le pouvoir de tout venger, de refaire l'équilibre, de remédier toute iniquité. À vrai dire, chacun de nous s'est rêvé, au moins une fois, Monte-Cristo...