Lire la traduction : voici l’expérience que ce livre explore. Cette expérience se trouve largement niée par un discours critique qui jauge l’expérience de lecture en traduction à partir de normes méthodologiques ou morales, telle que ?fidélité’, ?adéquation’ ou ?justesse’, normes qui toutes valorisent l’identification, l’assimilation de la traduction à l’original et donc son idéale indistinction. Les descriptions de la traduction en termes de ?transport’, de ?passages’, etc. tendent elles aussi à la considérer comme une médiation transparente et donc indifférente pour le lecteur. La lecture des œuvres littéraires et philosophiques reste ainsi le privilège de ceux qui les lisent dans l’original. En outre, les notions principales de la poétique — ?voix’, ?auteur’, rapport entre littérature et langue — se trouvent élaborés comme si la traduction n’offrait aucune expérience spécifique. Lire la traduction permet alors, par un certain ?dehors’, de prendre les discours sur la traduction et la littérature à rebours et d’en interroger les évidences. Il s’agit d’être sensible non seulement à la manière dont la lecture de la traduction emporte les textes, les dynamise et les transforme, mais aussi comment, en retour, cette performance amène à reconsidérer ce que nous appelons ?littérature’ et ?traduction’. Pour explorer cette expérience, ce livre propose des lectures multilingues de philosophes (Descartes, Foucault, Gadamer, Benjamin et Derrida) ou d’écrivains (Beckett et Dürrenmatt), lectures attentives à la fois ce qui est dit — ou parfois significativement passé sous silence — de la traduction et, réciproquement, la manière dont l’écriture procède d’emblée par traduction. On pourra alors demander : qui parle dans une traduction ? Quelle compréhension inquiète donne-t-elle à lire et quelles voix multiples donne-t-elle à entendre ? Quelle impulsion et quelle continuation constitue-t-elle pour l’écriture et pour la lecture ? Etrangère aux ordres philosophiques et littéraires, la traduction s’y soustrait et nous offre, dans une performance ouvrante, une littérature encore à inventer.